Charlie où es-tu ?

Texte écrit dans la nuit du dimanche 11 au lundi 12 janvier 2015.

je suis charlie

A toutes les petites mains d’hier et d’aujourd’hui qui font notre République et notre vivre ensemble avec passion, forces, faiblesses et limites. Pour vous tous, nos petits cailloux.

Charlie où es-tu ?

Je ne suis rien.
Je suis un.
Je suis un anonyme.
Je suis un citoyen.
Et ils étaient trois.
Et nous avons été dix-sept de moins.
Un premier soir de veillée nous étions cent.
Un deuxième soir de veillée nous étions cinq cents.
Et un dimanche clair de janvier nous fûmes quatre millions.
Et lundi matin je suis redevenu rien…je suis revenu à mon unité.

Et je ne veux plus être mon unité.
Mais je ne sais pas comment ne plus être ma seule unité.
Je cherche des solutions en refaisant défiler les images comme ont défilé des millions de citoyens dans nos rues, de ma République à ma Nation, jusqu’à la « Liberté guidant le peuple »1. Ca m’aide. Un peu, beaucoup, énormément, jusqu’à me renverser quand, comme « chaque homme dans sa nuit qui s’en va vers sa lumière »2 et que les Lumières se sont éteintes, il ne me reste que le flot des larmes cristallisées depuis quatre jours par cette sidération de l’indicible et d’un funeste mercredi, d’un obscur jeudi, d’un effroyable vendredi.

Ca m’aide, ça m’accompagne pour tuer ma nuit. Et vient le moment de repartir au travail, prendre la voiture comme j’aurais pu prendre un métro-boulot-dodo. Se garer, voir l’édifice, deviner le bureau, enchaîner les rituels d’une journée de travail, porte automatique, bonjours et saluts sur courant alternatif, bureaux rangés, ou pas, qu’est-ce qu’on a sur la planche ? Ce qu’on a laissé vendredi. Dossiers du moment, préparer la semaine, réunion de service, juste un autre jour…

Et puis j’ai revu Charlie, j’ai revu les Charlies, les milliers de Charlie, les millions de Charlie traversés et transcendés par ce devoir d’images et par ce besoin de mots, de partout dans le monde, sur tous les continents, dans tous les pays (ou presque), sur tous les fuseaux horaires, sur des îles du bout du monde, sur tous les terrains, sur tous les monuments, sur les plus hautes montagnes, dans les déserts les plus reculés, sur toutes les plages, sur la glace, sur la neige, sous l’eau, dans les coins les plus oubliés, dans l’espace, de -30°C à +30°C, sous le soleil, sous la pluie, sous la neige, dans le brouillard, dans des mots croisés ou des scrabbles, sur des mains, sur des sucettes, sur des corps, sur des bracelets de naissance, sur des têtes et dans toutes les têtes.

Et puis j’ai cherché Charlie, là, dans mon bureau, sous mon bureau, dans mes placards, dans mon sac, mais Charlie où es-tu ? Sur le bureau de ma collègue de bureau ? rien. Dans le bureau d’à côté, non plus. Dans un couloir, à l’étage, au dernier étage ? Dans le bureau des autres n, des n-1, des n-2 ? Dans le bureau du n+1 ? Dans le bureau du n+2 ? Dans le bureau du président ? Charlie où es-tu ? Charlie ? Charlie j’ai besoin de toi ? Charlie où es-tu ?

NON. Non ce n’est pas juste un autre jour. Non je ne veux pas travailler aujourd’hui, lundi 12 janvier, comme j’ai travaillé mardi 6 janvier. Non je ne le veux pas, non je ne le peux pas. Cet avant/après que j’ai vu, que j’ai entendu, si loin, tout là-bas, dans la capitale, cet avant/après il est là, en moi, mais je veux plus que ça, je le veux autour de moi, avec moi, avec toi, avec vous, avec nous.

Me reviennent en tête tous les slogans vus ou entendus pendant quatre jours, non-stop, et un en particulier, qui vient de loin et d’un palais doré, lors de la cérémonie des Golden globe Awards, Californie. C’est Georges Clooney qui parle « Nous ne marcherons pas dans la peur ». Merci pour ce message d’espoir. Mais désolé mon Georges, il est plus facile de ne pas marcher dans la peur sur une côte dorée. So What else ?

Qu’est-ce que j’ai fait, moi, avec mon humanité, seule, avec ma citoyenneté, seule, avec mon job, seul, avec mon service, seul, avec ma boîte, seule ?

Où est-elle toute cette France réunie qui s’est écrite, réécrite, avec toutes les voix, tous les mots, toutes les photos, tous les STYLOS ! Cette France si belle !
Je la cherche dans ma voix, dans mes mots, dans mes photos, dans mes STYLOS, cette France si belle !
Belle de ses citoyens
Belle de ses caricaturistes
Belle de ses journalistes
Belle de ses policiers
Belle de ses profs
Belle de ses infirmiers
Belle de ses magistrats
Belle de ses fonctionnaires
Belle de ses médecins
Belle de ses chercheurs
Belle de ses artistes
Belle de ses entreprises
Belle de ses salariés
Belle de ses militants
Belle de ses sans rien
Belle de ses « gens de peu »3

Belle de ses enfants
Belle de ses anciens
Belle de ses différences
Belle de ses anonymes
Belle de ses minorités
Belle de ses croyants
Belle de ses athées
Belle de ses agnostiques
Belle de ses politiques (oui, même eux, car moi je n’aurais pas voulu être à la place de nos dirigeants ces trois derniers jours pour assumer tout ça, peu importe leur couleur politique, et pour en faire quelques-uns au pouvoir, il en faut des milliers derrière, avec leurs qualités et leurs défauts)

Cette France, je sais qu’elle n’est pas loin, j’espère qu’elle n’est pas loin. Je la veux à côté de moi, avec moi, aujourd’hui, demain, après-demain, la semaine prochaine, le mois prochain, l’année prochaine. Je la veux dans nos nouvelles agoras, dans nos nouveaux amphis.

Non, je ne veux plus travailler comme avant.
Je ne veux plus faire comme avant.
Je ne veux plus voir mon travail, mon emploi, mon service public, comme avant.
Je ne veux plus me taire, je ne peux plus passer sur ces micro-problèmes, je ne veux plus laisser la place à mes micro-silences qui se sont ajoutés à tous les autres micro-silences des autres, à tout ce que j’aurais pu faire, mieux faire, à tout ce que je n’aurais pas dû faire. Car si ce sont des kalachnikovs qui ont réellement tué 17 des nôtres, je me sens moi, avec mon unité, ma seule unité, dans mon unique responsabilité.

Ils sont morts, ils ne sont plus là. C’est la faute de personne, mais c’est la faute de tout le monde, derrière le bruit des balles de trois viseurs.

Que ces assassins aient tué sous le regard de la République après avoir bu le lait de Marianne !

Que ces orphelins aient été éduqués en partie par une institution d’Etat !

Que ces enfants aient été à l’école de la République!

Que ces patients aient été soignés par nos hôpitaux publics !

Que ces blessés aient été secourus par nos pompiers !

Que ces habitants aient été logés peut-être grâce à des aides de l’Etat !

Que ces piétons et conducteurs aient marchés et roulés sur et dans nos espaces publics !

Que ces condamnés aient été dans une prison d’Etat !

Que ces nouveaux misérables n’aient pas eu d’autres courages que celui de la terreur plutôt que ceux des luttes et des barricades !

Mais qu’est-ce qu’on a loupé ? Qu’est-ce que j’ai loupé ?
Est-ce qu’on a loupé quelque chose ? Est-ce que j’ai loupé quelque chose ?

Non ce ne sont pas trois tarés, trois fous. Se rassurer en se disant qu’ils n’étaient que trois ce n’est pas voir ce qu’il peut y avoir derrière. C’est ne pas voir à côté ou en face des #jesuischarlie les milliers de #jenesuispascharlie et autres #jesuissaidetcherif qu’on ne peut pas ignorer, ne pas entendre, et ne pas essayer de comprendre. L’exclusion de ces différences s’ajoute aux autres exclusions dont elles sont leur propre matrice. Rejeter sans ambages ni discernement les refus d’une minute de silence c’est donner un coup de pioche dans le fossé autour duquel ces deux # se font face.

De même que couvrir de la folie ces actes barbares est pire que tout, car c’est les mettre à l’écart de la société, les sortir de notre regard et de notre responsabilité, comme par le passé on a tenté de mettre le nazisme dans la folie humaine et l’inhumanité, jusqu’à ce que l’Histoire et la banalité du mal4 ramène le nazisme dans la communauté humaine, pour le pire et pour le meilleur, car c’était le seul moyen de le comprendre, et donc le combattre, sous ses nouvelles formes. Non les guerres ne se déclarent pas par un premier coup de fusil ou de canon, elles se déclarent bien en amont et silencieusement dans les recoins et les replis. Dogmatiser nos réponses à ces différences ou à l’inverse les ignorer c’est donner l’autre sein de Marianne à ces hydres invisibles.

Et une nouvelle forme est née. Et elle est là. Et elle a frappé, 17 fois, en notre cœur, comme elle avait frappé, déjà, il y a 4 ans, dans cet « ô Toulouse »5 si proche, et comme elle a frappé ailleurs.

Et je me souviens alors, avec mon unité, d’autres jours où j’ai senti, où j’ai vu, où j’ai entendu, cette violence sourde dans des phrases, dans des mots, dans des regards, dans ces autres jours professionnels où j’ai eu peur, où je n’ai pas su, où je n’ai pas pu, l’affronter. Et je me souviens que quelques jours après ma fuite, quelques jours après mes silences, abandonnant les autres sur le front, Mohamed Merah tuait déjà, ouvrant la brèche à d’autres fronts.

Et je me souviens de la conférence de Munich, quand on a laissé faire, parce qu’à l’époque, l’Autriche c’était loin.
Et j’entends que dans la capitale des jeunes partis faire le Djihad sont arrêtés et je me dis « c’est loin… »
Et je me souviens qu’il y a quelques semaines des jeunes ont été arrêtés dans le quartier juste à côté parce qu’ils rentrent aussi de faire le Djihad ou qu’ils s’apprêtaient à le faire.
Et je me souviens qu’il y a 15 jours une fratrie a été arrêtée dans une maison à 100m de mon ancien bureau parce qu’ils dispenseraient une parole trop extrême6.

Et j’entends ce jour que le site tweeter du commandement central de l’armée américaine a été piraté par l’Etat Islamique, et je me dis « c’est loin… ».
Et je vois que le site Internet de ma mairie a été piraté7.

Et je me dis « c’est là ».
Oui, à côté de ma maison, seule, pour mon petit moi, seul.
Oui, à côté de mon bureau, seul, pour mon petit moi, seul.

Alors si c’est là, si « ça » c’est là, mais où est mon Charlie à moi ? Charlie vient me prendre la main, vient me souffler tes mots. Fais-moi un dessin Charlie, fais-moi rire Charlie. Mets-moi dans la bouche tes paroles. Montre-moi tes photos, que je les porte avec moi aujourd’hui, dans ce jour d’après, ce jour que je ne veux plus comme ceux d’hier.
Je ne veux pas que la haine me vole mon Charlie, je ne veux pas qu’il lui mette un autre habit, qu’il le mette dans la lumière noire.

Car je lis que des mosquées sont attaquées et vandalisées ici ou là en France et je me dis « c’est loin… ».
Et je lis que la mosquée discrète à 100m de chez moi a été mitraillée jeudi dernier8.

Car je vois que là-haut dans un pays de Loire le long du fleuve nourricier et Rabelaisien Notre Dame résiste dans des landes, et je me suis dit « c’est loin… »
Et je vois qu’à côté de ces balançoires et de ces tyroliennes où je partageais des rires en famille git l’âme sacrifiée d’un Rémi tombé au pied des arbres de grandes hauteurs de mon Sivens9.

Et je me dis « c’est là ».
Oui, à côté de ma maison, seule, pour mon petit moi, seul.
Et je me dis que « TOUT est là ».

Et puis j’ai retrouvé Charlie. Car tu es en moi Charlie, alors viens avec moi. Viens avec moi voir le bureau d’à côté, d’en-dessous, d’au-dessus, et le bureau tout en haut, la porte est toujours ouverte je le sais, mais est-ce qu’on la passera tous les deux Charlie ?
Est-ce que mes collègues vont vouloir que tu t’assoies à côté de moi pour la réunion de service Charlie ?
Est-ce que tu les laisseras dire ce que tu es ou ce que tu n’es pas pour eux Charlie, afin que nous puissions écrire et conforter nos ressemblances et respecter nos différences ?
Est-ce que quand un collègue se fera menacer ou insulter ou agresser ou qu’on lui dira « toi t’es Charlie mais moi je ne suis pas Charlie » tu seras là pour le soutenir et pour lui dire comment réagir Charlie pour ne pas céder à la tentation de la haine ?
Est-ce que quand on me dira « Merci » on te dira aussi « Merci à toi » Charlie ?
Est-ce que quand un collègue fera comme les jours d’avant tu seras là pour lui dire « mais non ce n’est plus comme avant » Charlie ?
Est-ce que quand un autre collègue te dira « je ne veux pas de toi Charlie » tu sauras lui dire que tu le respectes mais que ce serait peut-être mieux si tu étais là Charlie ?
Est-ce que quand un confrère ou un partenaire dira qu’on ne peut pas changer les choses parce que les coups sont partis tu pourras leur dire « mais non on peut et on doit faire autrement » Charlie ?
Est-ce que quand on me dira « mais on a tout essayé » tu seras là pour leur dire « oui peut-être mais alors pourquoi  » Charlie ?
Est-ce que tu quitteras la rue pour me rejoindre dans tous ces « ici » Charlie ?
Est-ce que tu resteras là pour être avec moi à côté des troués par balles et des écorchés vifs?
Seras-tu là dans une chambre d’hôpital ? Seras-tu là dans un commissariat ?
Seras-tu là dans une classe, dans une salle d’audience, dans une caserne, dans les bureaux Charlie ?
Est-ce que tu m’aideras Charlie ?
A serrer la main d’un autre un peu différemment, à lui dire que « ça ne peut plus être comme avant ? »

M’aideras-tu à leur dire que c’est dans le détail de chacune de nos divisions, de nos corruptions, de nos abus, de nos gâchis, de nos immobilismes « corporatisées » et de nos lenteurs administrées que les balles se fabriquent, que c’est derrière nos replis, nos peurs, nos colères, nos frustrations citoyennes, professionnelles qu’elles sont armées, que c’est sur nos blessures, nos faiblesses qu’elles sont lâchées, et que c’est sur les corps de nos soldats tombés sous le feu de nos propres balles « burn-outisées » qu’elles tombent et retomberont encore et encore si nous ne resserrons pas les rangs ?
M’aideras-tu à mieux apprendre Charlie, parce que nous ne sommes grands que par ce que nous ignorons, et parce que nous ne grandissons que par ce que nous découvrons de nos ignorances ?
M’aideras-tu à douter Charlie, à remettre en cause mes acquis et nos certitudes ?
M’aideras-tu à voyager avec mon Lapérouse10 Charlie, voyager dans ces ailleurs idylliques ou dans ces ailleurs meurtris où coulent le sang des Charlies oubliés ? M’aideras-tu à voyager pour enrichir et remettre en cause par le partage et la défense de l’autre ce que nous pensons savoir Charlie ?
M’aideras-tu à ne jamais céder à la tentation du rejet Charlie, à comprendre qu’en rejetant une unité on rejette l’ensemble et donc notre Tout parce que notre humanité est une et indivisible ?
M’aideras-tu à ne jamais renoncer aux savoirs, à toujours faire l’effort de dépasser les passions et les émotions pour transformer nos haines en raisons ?
M’aideras-tu à ne plus fermer les yeux sur mes peurs et mes incompréhensions mais d’accepter de les affronter tels qu’elles sont plutôt que les nourrir de leurs propres colères ?
Parce que toi je crois que tu le sais tout ça Charlie, non ?

M’aideras-tu à courir Charlie dans mes petits footings pour retrouver un deuxième souffle ?
M’aideras-tu à taper dans la balle pour échanger Charlie ? A me réchauffer le cœur tout en haut de ces nouvelles montagnes à gravir où il fait froid Charlie ? A sillonner de nouveaux sentiers pour les défricher comme je peux Charlie ?
M’aideras-tu à écrire, à parler, à dessiner, à chanter, à danser, à sculpter, à filmer, à photographier Charlie ?
Dis, Charlie, m’aideras-tu?

Aide-moi à répondre Charlie, je n’ai que des points d’interrogation. Mais je peux quand même commencer, commencer à mettre des tirets pour écrire la suite, notre suite. Parce que les réponses ne doivent pas venir que d’en haut, de tout là-haut. Elles ne peuvent pas venir que d’à côté et que de ces ILS indéterminés sur lesquels s’endorment nos propres solutions d’en-bas. Elles ne doivent pas venir que par les autres. Parce que moi aussi peut-être, peut-être, suis-je capable de tailler mon petit stylo pour faire des premiers traits sur un papier, pour faire comme mon Toulouse-Lautrec11 et dire que « j’ai acheté ma liberté avec des dessins » ?
M’aideras-tu à regarder les images différemment Charlie ? à lire un peu plus ? à partager un peu plus ?
M’accompagneras-tu encore quand il faudra redescendre dans la rue avec mon Jean Jaurès12 et avec les autres Charlie, dans cette ville d’Albi entrée dans le patrimoine mondiale de l’UNESCO13 pour défendre ses valeurs universelles, bordée par les si belles, douces et vertes rondeurs tarnaises aujourd’hui rougies du sang d’un homme et de nos échecs communs ?
Me donneras-tu la force d’aller dire à ceux qui ne sont pas descendus dans la rue « n’ayez pas peur ou n’ayez plus peur tout seul ? »
M’aideras-tu à me dire comment faire et comment leur dire ?
M’aideras-tu à leur dire que tout « ça » n’est pas loin, que tout ça est là ?
M’aideras-tu à leur dire que ce n’est pas grave d’avoir peur, et que ça ira mieux si on le dit et si on le partage, en tout cas mieux qu’en prenant des petites pilules tout seul pour faire passer tout ça ?
Les aideras-tu pour qu’enfin on soit vraiment tous ensemble et pour qu’enfin cette mixité républicaine qui n’existe nulle part ailleurs que dans des images zoomées s’affiche enfin sur un grand angle ?
Les aideras-tu pour leur dire que ce n’est pas normal, que ce n’est plus normal que le buraliste de ma banlieue résidentielle ou de mon centre ville n’ait plus de « Libération » ou du « Figaro » ou de « l’Humanité » ou du « Monde » ou de « La Croix » ou du « Parisien » ou « Les Echos » ou de « La Dépêche » ou de tes dessins à toi quand celui de mon « quartier » étale encore leurs pages impeccablement noires de leur encre perdue ?
M’aideras-tu à moins « liker », à moins « 140tériser », à moins céder à la tentation de l’instantané ubiquiste mais à plus entendre, comprendre et développer nos pensées ?
Sauras-tu m’aider à affronter mes peurs et mes faiblesses ?
Sauras-tu lever les relégations et les replis ?
M’aideras-tu à vivre en Minuscule de ce que nous avons vécu en Majuscule, à écrire en pointillé à côté des empreintes des blindés et par-dessus les remparts virtuels ?

Car oui, moi aussi je pleure quand j’écris et que j’essaye de couvrir le sang et les cris par des mots pausés sur le velours de ces pensées isolées, moi aussi j’ai peur quand vient la Nuit dans l’attente du lendemain de notre Liberté blessée.

Tu m’as laissé tomber Charlie ? Tu étais si Charlies hier Charlie. Ne me laisse pas tomber ! J’ai besoin de toi. J’ai besoin de toi pour ne pas que viennent ou reviennent l’ennui et le sommeil républicains dont les seuls réveils seraient les bruits des bottes ou des kalachs.

Alors cette France si belle, ces Charlies si beaux…
Arrêtons de les bafouer, par des mots blessants, des propos faussement insignifiants, des raccourcis indécents, des gestes excluant, dans nos vies de tous les jours.
Cessons de les plaindre, de les critiquer, de les dénigrer.
Cessons de leur transférer et de leur faire porter nos frustrations personnelles, citoyennes, professionnelles, nos blessures sur leurs frêles épaules.
Cessons de leur tirer une balle dans le dos à chaque fois que nous remettons en cause ce qui fait leurs piliers et leurs premières lignes de défense.
Cessons de renvoyer sur les Autres nos peurs et nos colères, reflets de nos propres incapacités et de nos propres renoncements à voir en l’Autre ce que nous sommes et ce que nous portons en nous-mêmes, cette entière Humanité.
Cessons de croire que cette guerre qui ne porte pas son nom, comme d’autres par le passé, contre des alibis d’Autres, ce n’est en réalité qu’une guerre contre nous-mêmes !

Certes tout n’est pas rose loin de là, et on sait qu’on a tous deux ou trois choses à lui dire quand même à cette France si belle et qui souffre, et à ces « Autres nous-mêmes », mais faisons-le en restant debouts, humbles, patients, pour faire et refaire ce qu’il y a à poursuivre.

Le monde entier voulait être français hier Charlie (oui bon ok je sais ça va « encore » poser des problématiques d’immigration si tout le monde veut venir ahahaha, comment vas-tu faire Charlie ?).

Nous avons la chance de l’être, NOUS, FRANÇAIS par Naissance, par Volonté, ou par Honneur ! ALORS rendons hommage à ceux qui sont partis pour des idées et des dessins, pour nous défendre, pour travailler, pour croire, continuons à nous indigner, certes, mais SOYONS ET RESTONS surtout FIERS de l’être FRANÇAIS, TOUJOURS, RESISTONS, PARLONS, LEVONS-NOUS, et MARCHONS !!! RECONCILIONS-nous, ne RENONCONS jamais, ENGAGEONS-nous, ré-engageons-nous, parce que demain ne peut pas être comme hier.

Tu as fait l’Histoire malgré toi Charlie. Alors reste encore un peu sur ce grand H qu’il faut soigner, et prends garde de ne pas courir déjà sur le petit i, le petit s, et toutes les autres petites lettres des « c’est ainsi y’a qu’à faut qu’on tout ira bien on sait ce qu’il faut faire dormez tranquille on a les solutions… ». Non Charlie, toi au moins, prends le temps de rester sur ce grand H meurtri, et regarde encore un peu s’il te plait ce que tu vois de là-haut, regarde et dis-nous comment il conviendra alors ensuite d’écrire le reste du mot Histoire qui fait la nôtre, en italique, en barré, en souligné, en surligné, en noir, en gris, en jaune, en vert, avec toutes les couleurs du monde si tu le veux en ton cœur, drapée de ton bleu, de ton blanc, et de ton rouge pour leur donner leur éclat.

Et si pour cela nos savoirs ne faisaient plus peur et n’excluaient plus mais défrichaient les parcelles sur lesquelles poussent des paroles de méfiance, de peurs et de refus ?
Et si nos 50.000 artistes quittaient leurs salons, leurs ateliers, leurs studios pour consacrer chacun une heure ou un jour de leur génie créatif à une école, un collège, un lycée pour commenter une phrase, faire toucher une courbe, faire entendre une note, et dire ce que cela a à voir avec l’Art, avec l’Oeuvre, avec le Beau, et donc avec la France qui est en chacun de Nous… ?
Et si nos millions d’étudiants devenaient à leur tour les Maîtres de conférences de leur propre savoir en éclairant les questions de ceux qui ne voient comme filière d’avenir que des BEP/CAP/BAC/BAC + extrémisme options djihad ?
Et si nos petites et grandes mains de notre économie se desserraient un peu la cravate ou la blouse ou faisaient flotter les étendards dans le sens du vent pour inventer nos nouveaux modèles qui germent déjà ici ou là à l’ombre des barres et des tours ?
Et si nos savants, nos experts, nos Lumières d’aujourd’hui osaient non plus seulement regarder, contempler ou commenter, mais y aller vraiment, là-bas, de l’autre côté du périph, de l’autre côté des terminus des savoirs et par-delà les embarquements des névroses et des basculements ?
Et si nous cessions de prêcher pour les convaincus, ceux qui ont, ceux qui sont, ceux qui vont, et qu’on allait semer sur les territoires vierges de nos jungles urbaines et de nos déserts ruraux ?
Et si tous, de n-2 à n+2 et, un par un, petit à petit, minute après minute, on rompait nos positions, on cessait d’ignorer nos désertions, et on acceptait de réécrire, de rebâtir, de repenser nos ambitions en te mettant au centre de la table et des bureaux Charlie ?
Et si on resserrait les rangs Charlie, tous les rangs sur tous les fronts ?
Et si on se parlait tous les deux Charlie, pour que tu me dises qui tu es ou ce que tu n’es pas ? Et si tu me disais ce que tu es ou ce que tu n’es pas pour celui que je croise dans la rue, dans un bureau, dans une cage d’escalier, dans une salle de spectacle, dans un stade ?
Et si tu rêvais avec moi Charlie ?
Et si on cheminait ensemble avec toutes ces identités et ces non-identités ?
Ne sont-elles pas là les futures richesses de ta Belle France mon Charlie ?

Et si et si Charlie. Et si on essayait tout ça et plein d’autres choses Charlie, si on faisait bouger les lignes, si on faisait vibrer le cœur de notre Marianne demain comme toi tu l’as faîte vibrer, hier, lors de ton mariage avec elle devant des millions de témoins. Et désolé pour le manque d’intimité, fallait pas nous inviter, nous, les témoins et les écrivains de votre contrat à la Lumière de laquelle brilleront nos signatures posées en lettres d’espoirs.
Si on entrait dans une nouvelle résonnance Charlie, dans un nouvel émerveillement de notre enchantement à faire notre France à travers la sublimation des Je pour notre Nous ?

Et n’aie pas peur mon Charlie, c’est pas grave tout ça, car même après si je te retrouve avec tous ceux qui sont partis dans un coin plus tranquille, les cons resteront des cons, moi le premier !

O Charlie aide-moi à sortir de cette sidération positive et de cette catharsis endimanchée, traverse-moi de tes rires !
O Charlie sois la béquille de ma Passion Républicaine et le phare de ma Raison Citoyenne !
O Charlie j’ai mille questions, toujours, et je remplis mes vides avec ton nom et mon « Pardon » !

Et puisqu’il ne faut pas oublier qu’on est encore dans la période des vœux, bonne année !
Bonne année à vous, à toi, ma République, ma Nation, ma Liberté, ma Fraternité, Mon Egalité, Ma Laïcité,
Bonne année à vous, survivants de Charlie Hebdo,
Bonne année à vous, familles de ceux qui sont partis,
Bonne année à vous témoins et acteurs directs de ces jours sanglants,
Bonne année à vous tous les Charlies d’ici et de là-bas,
Bonne année à vous les Charles qui ne sont pas Charlie et qui ne le seront peut-être jamais,
Et puis, bonne année à toi mon unique, mon tout petit Charlie.

« Toutes choses sont dîtes déjà, mais comme personne n’écoute il faut toujours recommencer. » André Gide, Traité du Narcisse.

A la mémoire de Frédéric Boisseau (42 ans), Franck Brinsolaro, (49 ans), Jean Cabut, dit Cabu (76 ans), Elsa Cayat (54 ans), Stéphane Charbonnier, dit Charb (47 ans), Philippe Honoré, dit Honoré (73 ans), Bernard Maris (68 ans), Ahmed Merabet (40 ans), Mustapha Ourrad (60 ans), Michel Renaud (69 ans), Bernard Verhlac, dit Tignous (57 ans) et Georges Wolinski, dit Wolinski (80 ans), Clarissa Jean-Philippe, (26 ans), Philippe Braham (45 ans), Yohan Cohen (20 ans), Yohav Hattab (22 ans) et François-Michel Saada (63 ans).

David Jullien
Saint-Juéry (Tarn), le 12 janvier 2015

[1] La Liberté guidant le peuple, tableau d’Eugène Delacroix réalisée en 1830 suite à la révolution des trois glorieuses de 1830. Une photo prise le soir du dimanche 11 janvier représentant un jeune homme pointant un stylo vers le ciel, avec autour de lui une foule sur et sous la statue, et un drapeau français au premier plan a été comparée à ce tableau de Delacroix.

[2] Victor Hugo, Les contemplations. Vers repris par Julien Green dans le roman « Chaque homme dans sa nuit », Editions du Seuil.

[3] Pierre Sansot, Les Gens de peu, PUF.

[4] Eichmann à Jérusalem, Rapport sur la banalité du mal, Hannah Arendt.

[5] Ö Toulouse, chanson de Claude Nougaro parue en 1967, auteur-compositeur-interprète et poète français né à Toulouse (Haute-Garonne) en 1929 et décédé à Paris en 2004.

[6] Au cours des derniers mois et semaines, le Tarn a fait malheureusement la Une des médias avec l’interpellation de plusieurs jeunes à Albi et à Graulhet dans le cadre d’enquête de lutte contre l’anti-terrorisme.

[7] Le 11 janvier, le site internet de la mairie de Saint-Juéry, ma commune de résidence, a été piraté par un groupe de Sahraouis (groupe armé du Sahara Occidental), bien qu’une enquête soit encore en cours pour déterminer précisément son origine.

[8] Dans la nuit du jeudi 8 au vendredi 9 janvier 2015, la très discrète mosquée de Saint-Juéry a reçu 5 impacts de balles et a été taguée, à 100 m de mon domicile sans que je n’entende rien. Une enquête est en cours.

[9] Les évènements tragiques survenus autour de l’implantation d’un barrage dans la forêt de Sivens (Tarn) sur le cours du Tescou ont été émaillés d’incidents, conclus tragiquement par la mort d’un jeune manifestant, Rémi Fraysse, le 26 octobre 2014. Le projet est suspendu et des enquêtes sont en cours. Mentionner ces évènements dans ce texte ne signifie pas qu’il y un lien quelconque avec ceux de la semaine dernière. Il fait simplement échos à une certaine forme difficulté de dialoguer, indépendamment des procédures administratives, techniques et juridiques qui ont précédées ce drame. Et en tant que Tarnais, la proximité de ce qui s’est passé contribue à renforcer le sentiment de la proximité des problématiques soulevées (dialogue, défense des idées, respect des positions, comment on fait …?)

[10] Jean François de Galaup, comte de La Pérouse, né à Albi (Tarn) en 1741 navigateur et explorateur français, dont la dernière exploration consistait à poursuivre les découvertes de James Cook dans l’Océan Pacifique. Le mystère de la disparition de son navire « L’Astrolabe » en 1788 a longtemps nourrit l’imaginaire des explorations. Il a été retrouvé en 1828 par Peter Dillon et par Jules-Sébastien-César Dumont d’Urville. Un musée lui est consacré à Albi. De récentes expéditions ont permis de mettre encore à jour d’autres vestiges de l’expédition : en 2003 avec la découverte de son squelette, en 2008 et en 2011. http://lemysterelaperouse.blogspot.fr/

[11] Henri de Toulouse-Lautrec, né en 1864 à Albi (Tarn) et mort en 1901 à Saint-André-du-Bois est un peintre et lithographe français qui fit toute sa carrière à Paris.

[12] Jean Jaurès, homme politique français né à Castres (Tarn) en 1859 et mort assassiné à Paris en 1914, et dont l’engagement auprès des mineurs de Carmaux (Tarn) lors de la grande grève a contribué à construire son engagement politique.

[13] La cité épiscopale d’Albi a été classée au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2011.

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