Merci Patron ! François Ruffin, France – 2016

merci patron afficheVoilà un petit film qui s’est transformé en quelques semaines en blockbuster social si on fait le rapport entre son budget (autour de 200.000€) et son nombre d’entrées en France (bientôt 500.000). Un film au public conquis d’avance, car la bande-annonce ne laissait aucun doute sur son unique ambition, utiliser la toile pour en découdre avec ces salops d’patrons. Peu de chance donc de trouver dans la salle des costumes-cravates et des attachés-cases. 1h30 plus tard, envie de brandir des pancartes, de faire brûler des pneus et de faire griller des saucisses sur un piquet de grève ? Merci Patron ! Vraiment ?

François Ruffin est picard, journaliste, et engagé. Il avait donc toutes les qualités pour créer son journal « Fakir », journal satirique au tirage presque confidentiel (6000 avant la sortie du film), petit frère ou cousin éloigné du Canard Enchaîné parisien, version campagne. C’est que la région picarde souffre, à coups d’usines qui ferment, de licenciement, de délocalisation. La liste est longue des sacrifiés sur le dos de la mondialisation, et la région a déjà fait la Une des journaux (Good Year, les Contis etc…). Il y a donc de quoi dénoncer, critiquer, caricaturer, et de quoi aussi se battre sur tous les fronts. Après l’écrit, François Ruffin voulait s’essayer à une autre arme, le cinéma.meric patron fakir

Et son scénario est tout trouvé : montrer comment le grand capital a exploité la petite main d’œuvre pendant des décennies, avant de l’abandonner sur le dos des profits et des dividendes toujours plus élevés réclamés par les actionnaires. Et s’il y a l’embarras du choix pour illustrer son histoire, François Ruffin jette son dévolu sur ce qui se fait de mieux dans la catégorie Patron d’industrie : Bernard Arnault. Un beau p’tit patron bien comme on les aime, sympathique, avenant, tout dans la proximité, chaleureux, souriant, proche du petit peuple etc…entendez par là l’une des premières fortunes de France, propriétaire de LVMH, Samaritaine, Christian Dior, Carrefour, patron de presse (le Parisien) et de quelques-uns des plus grands vignobles du bordelais (Château Yquem) etc etc etc…

merci patron arnaut

Bernard Anault

Ce qui est moins connu c’est que l’empire de ce grand patron est née dans le Nord de la France, à coups de rachats et de développement d’industrie du textile, puis en Picardie. Le film ne parle pas trop de ces années-là, de plein emploi dans une France qui prospère là-haut comme partout. Mais les années 80-90 marquent un tournant, il faut aller chercher du profit ailleurs, en Europe de l’Est, en Asie… On nous montre quelques exemples de sacs et de manteaux Kenzo fabriqués en Pologne avec des marges surréalistes, mais là n’est pas l’intérêt du film, tout ça est assez connu. Le premier vrai côté innovant du film, c’est de donner la parole à des ouvriers, qu’ils aient été ou pas syndicalistes, certains ayant pu retrouvés un emploi bon an mal an, d’autres toujours sur le carreau. Leurs paroles, malgré la présence du scénario et la nécessité de le servir, sonnent vraies, sans détours et calculs (la séquence de La Samaritaine est un must dans le genre !).

merci patron cgt

François Ruffin et la déléguée CGT de l’ancienne usine des Klur

merci patron lvmh

Pas trop le genre de la maison LVMH les manifs intempestives en AG !

Mais le vrai sursaut du film, là où il prend une dimension vraiment particulière, c’est lorsqu’arrive la famille Klur, alias Jocelyne et Serge et leur fils Jérémy (François Morel sors de ce corps !!! cf « Les Deschiens« ). Les parents ont été licenciés d’une usine de fabrication de vêtements, comme 150 de leurs collègues. Ruinés, vivant du RSA, se privant de nourritures sauf celles que leur procure leur petit potager, ils sont au bord de l’expulsion que vient de leur signifier un acte d’huissier. C’en est trop pour le chevalier Ruffin qui décide de s’emparer de l’histoire et de sauver le soldat Serge. Ni une ni ni deux tout ce beau monde (la déléguée CGT, les anciens de La Samaritaine, et quelques inconscients/désespérés de la cause ouvrière vont monter à Paris pour dénoncer ce scandale. Ce qui sera en fait un fiasco (la joyeuse bande se fera expulser manu-militari par le service sécurité de l’assemblée générale du groupe LVMH), ne sera en fait que la première étape de la folle aventure de Ruffin and co pour piéger Bernard Arnault : si celui-ci ne débloque pas 25.000€ pour aider les Klur, ils écriront à toute la presse nationale (y compris le journal Fakir, surtout Fakir !) pour faire éclater la vérité au grand jour, le groupe Arnault ne s’en relèverait pas !

 

Le courrier de chantage part, et ô miracle, le grand chef de la sécurité du groupe Arnault leur répond (un ancien commissaire des RG svp !), et se propose de se déplacer himself en sa grande et imposante personne pour rencontrer la famille Klur et discuter tranquillement autour d’un p’tit jaune et de quelques ca’ouettes. J’en dis pas plus sur la suite si ce n’est pour reconnaître que la farce est parfaitement montée, qu’on se paie de franches rigolades à voir la confrontation entre les Klur et ce grand gaillard droit dans des ses bottes et dans ses mots, et à suivre les aventures abracadabrantes de Ruffin visiblement surpris lui-même de se retrouver emmêler dans cette histoire improbable. On se laisse porter par la naïveté des uns, le culot des autres, la couardise et hypocrisie de certains etc… C’est indéniablement la vraie et grande réussite du film, d’abord d’avoir osé monter un tel stratagème, d’en assumer la mise en scène, et d’aller jusqu’au bout. Rien à dire donc de ce côté-là, si ce n’est respect et chapeau, il fallait y penser et y aller !

merci patron klur

Jocelyne et Serge Klur en train de se faire expliquer l’embrouille…

Sauf que… Derrière les applaudissements de la salle et des médias en général, à y repenser de plus près, le film m’a quand même laissé 2-3 arrières-goûts un peu désagréables, même si je dois bien reconnaître que sur le moment c’est le rire et le contentement qui ont pris le dessus. Et ces 2-3 arrières-goûts viennent des moyens utilisés par François Ruffin pour parvenir à ses fins. En effet, c’est clair depuis le début, il s’agit de montrer dans le film la perversité du système capitaliste, l’absence totale d’empathie des grands patrons pour leurs salariés-kleenex etc…Autrement dit, si ce système est si mauvais et ses patrons si ignobles, le film pourrait avoir l’ambitioni cachée d’espérer voir émerger d’autres systèmes, et éventuellement si vraiment y’a pas le choix, d’autres patrons. Aie aie aie ! Car que fait Ruffin pour essayer de sauver les Klur de leur situation désespérée ? Rien d’autre que de se retourner vers celui qui est la cause de leurs malheurs en demandant de l’argent à Bernard Arnault, et comme ça ne suffit pas, en profiter pour faire réembaucher Serge Klur dans le Carrefour du coin, dont Arnault est l’actionnaire majoritaire. Ruffin fera même dire à Serge Klur « ah mais oui si m’sieur Arnault il veut qu’je nettoie ses chevaux hé bé j’irai nettoyer ses ch’vaux« . Patron-salop un jour, patron-sauveur un autre jour ? Fâcheuse téléscopage entre la volonté de dénoncer d’un côté, et le renoncement à la résistance de l’autre quand on se plie et s’humilie presque à mendier un emploi à son « bourreau » d’patron… Moi je sais pas, mais si un salop, patron ou pas, me fait un jour autant de mal que ce que Arnault a fait à ces gens, j’aurai plutôt tendance, par la pensée et par les gestes, à lui signifier autre chose que mon envie d’aller lui curer ses latrines !

merci patron maquillage

Séance de maquillage pour tromper l’ennemi !

Deuxième écueil du film, le moyen utilisé pour obtenir ce fameux emploi. Car là encore, lorsqu’il s’agit de dénoncer le grand capital, c’est aussi pour y dénoncer ce petit monde de l’entre-soi des grandes fortunes, de ceux qui ont et qui sont, et ce faisant, qui entretiennent leurs réseaux de cooptation, de connivences, d’intérêts (voir les ouvrages de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot sur la sociologie des « riches »)  etc… Ce serait le royaume des passes-droits, des bons tuyaux, de la maîtrise de l’information et des bons boutons sur lesquels appuyer pour faire avancer LA cause, leur cause. Et en l’espèce dans le film, appuyer sur le bouton « carrefour du coin » pour que le gérant veuille bien trouver une place à Serge Klur sous couvert de priorité absolue. Quelques heures et tracasseries administratives plus tard, le bouton-poussoir magique a transformé un ancien licencié sur le pavé en nouveau CDD-6 mois, joli cadeau de papa-Noêl Bernard ! Nouvelle fâcheuse rencontre entre l’ambition de dénoncer ces réseaux et ces passes-droits avec la réalité du scénario qui ne fait rien d’autres que d’utiliser ce « privilège d’influence » au profit de Serge Klur. Mais c’est pour la bonne cause alors ça passe ?

merci patron banquet

Un triomphe total ?

Peut-être, admettons, après tout c’est toujours pour la bonne cause ! Mais j’aimerai bien connaître l’avis de celles et ceux qui ont peut-être fait les efforts qu’il faut pour rédiger CV et lettres de motivations dans le même magasin « Carrefour du coin » pour espérer avoir ce même petit CDD, et qui découvriront en voyant le film que la place a été prise de cette façon, parce que lui a eu le bon tuyau, le bon coup de pouce, le bon bouton ! Et qui sait, peut-être que dans cette liste de candidat(e)s éconduits, il y a un ou plusieurs anciens collègues d’usine de Serge Klur, probablement dans une situation guère plus enviable que la sienne. Mais ça le film ne nous le dit pas…

Enfin dernier goût amer, le film ne nous dit pas non plus ce qu’il serait advenu si tout ça avait capoté et s’était écrasé sur le mur de la triste réalité quotidienne et plus vraisemblable des déshérités de l’industrie qui n’ont pas pu retrouver un emploi malgré leurs efforts. Le film aurait-il ne serait-ce qu’exister ? Aurait-on entendu parler de cette famille Klur à laquelle on s’est gentiment attaché ? Même si Serge et Jocelyne semblent un peu dépassés par les évènements pendant le film (ce qui renforce son côté surréaliste), Ruffin n’aurait-il pas créé chez eux de vains espoirs si finalement « leur petite maison dans la prairie » (vous comprendrez en voyant le film…) n’avait pu éviter l’explosion ? Et dans ce cas-là que seraient devenus les Klur, Fakir et la France (à travers les spectateurs qui ont vu le film et donc contribué à ses bénéfices) auraient-ils été témoins de leurs malheurs et auraient-ils pu faire quelque chose pour eux ? On ne le saura jamais. Car le conte et l’histoire sont beaux, David a triomphé de Goliath, mais poser ces questions c’est aussi poser la question à François Ruffin de savoir s’il ne craint d’avoir utilisé les Klur (de vrais gens avec une vraie misère avec une vraie maison pas en carton-pâte !) pour servir son ambition en prenant de gros risques sur le dos de leur réalité quotidienne et sous couvert de faire un film d’immersion.

merci patron ruffin

François Ruffin peut être content : un budget bouclé grâce à du crowfunding, et le bouche à oreilles comme politique de marketing, résultat un franc succès !

Malgré ces réserves, loin d’être anodines pour moi, un film à voir, pour son culot, son côté complètement décalé, fait de bric et de broc, sa sincérité, ses scènes dignes des plus grandes farces qu’un Pagnol Picard aurait adoré écrire et composer. Un film dont il ne faut pas exagérer l’ambition sous peine car il restera comme un one-shot (je doute que le stratagème soit reproductible pour tous les anciens salariés licenciés de Picardie ou d’ailleurs), et de n’y voir que la stricte réalité des rapports socio-économiques des uns par rapport aux autres que le film ne fait hélas qu’illustrer plutôt que tenter de montrer des voies pour les changer.

La bande-annonce :

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