L’Ecole Européenne de l’Art et des Matières, Albi

20160402_160331 compresséIl y a des hasards provoqués (j’y reviendrai dans un très prochain article) qu’il faut savoir apprécier quand ils nous détournent d’une après-midi a priori de flânerie pour la remplir de découverte et de partage dont vous sortez plein de nouvelles ouvertures. J’avais déjà entendu parlé plus ou moins directement (j’y reviendrai là aussi prochainement dans un autre article, pas le même que le premier…) de l’EEAM d’Albi, sans avoir eu l’occasion d’y aller de manière concrète. Il aura fallu que je cherche longuement une place de parking au Bondidou (pour les tarnais) pour que je me retrouve devant le portail d’entrée de l’école, et voir la banderole annonçant en grosses lettres « portes ouvertes 1-2 avril 2016« . Pourquoi ne pas faire un « petit » tour ?

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La cathédrale avec  les viaducs qui l’entourent à ses pieds les anciens abattoirs

Ce qui marque d’abord quand on entre dans l’école, c’est le lieu, l’espace dans lequel elle s’est faite sa place. A la fois sous le viaduc imposant et tout de briques vêtu de la voie ferrée qui relie les 2 gares d’Albi, et entre le Castelvieil (côté Cathédrale) et le Castelviel (place du foirail), mais surtout, en lieu et place des anciens abattoirs d’Albi. Construits en 1843 (ils étaient alors désignés sous le nom d’égorgeoirs, au moins c’était clair !) et en friche depuis 1955 (avec la délocalisation des abattoirs à Jarlard), ils sont donc aujourd’hui recyclés en espace de création et d’expérimentation autour des arts, de la matière, du design. Des bâtiments qui en imposent de par leur géométries massives (3500 mètres carrés d’ateliers et de salles), par les matériaux de constructions utilisés en dehors et en dedans, où se croisent la pierre, la brique, le métal, le verre, comme si le lieu réunissait déjà depuis sa construction tout ce qu’il fallait pour cette école. Dès qu’on entre pourtant, les masses vues depuis l’extérieur se transforment en un volume unique à l’intérieur grâce aux nombreuses charpentes métalliques. Le tout est allégé par quelques fantaisies sur les poutres de refend et latérales.

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Enfin pour donner la majesté finale au lieu (si on occulte sa destination première, ce que l’apostrophe de l’actualité récente sur nos abattoirs « modernes » rend un peu compliqué…), il faut de la lumière.  Elle est omniprésente malgré encore une fois la hauteur des murs pleins, grâce à des « fenêtres » proportionnées comme il se doit pour alimenter en lux tout l’espace.

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Tant pis pour les plantes qui voulaient recouvrir le bâtiment, la vie et la créativité exige de la lumière

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Le Tarn et la brique comme fond de décor, pas de doute on est à Albi

C’est donc en 2009 que l’EEAM est arrivée à Albi grâce à un partenariat financier et logistique avec la ville (portant notamment sur la réhabilitation, voir le lien tout en bas), pour s’agrandir. Elle était jusqu’alors basée à Rabastens, mais coincée dans les locaux d’un autre passé industriel, elle cherchait à s’agrandir. L’école est à la fois une école supérieure privée,  un centre de formation professionnelle et un département de recherche et de développement. C’est aussi un lieu d’échange international (Espagne, Maroc, Italie, Chine…), de congrès, de jumelage, autour des métiers d’art et des matières, et participe aussi à de nombreux partenariats avec le réseau universitaire (Ecole des Mines d’Albi, Université Champollion, divers départements et écoles supérieurs de Toulouse (INSA, Ecole de Chimie etc…). Elle y forme des professionnels (artisans, entreprises du bâtiment etc…), mais aussi des étudiants qui cherchent un perfectionnement, ou bien encore des amateurs (avertis et déjà éclairés quand même…) et des personnes en voie de professionnalisation. Enfin c’est aussi et peut-être surtout un lieu de recherches, d’expérimentations, à la fois empirique mais aussi pratique puisque les formateurs et les étudiants participent à des restaurations très concrètes dans le cadre de programmes ou de commandes publiques ou privées, en collaborant avec des corps de métiers variés (architectes des bâtiments de France, archivistes, conservateurs, historiens de l’art, les industriels etc…). Le point commun entre toutes ces formations et ces réseaux est la promotion des techniques ancestrales de construction et décoration, en les associant aux techniques et découvertes les plus modernes, autour de valeurs écologiques par l’utilisation de matériaux « nobles » (terre, chaux, plâtre…)

20160402_160445 20160402_155607L’enseignement est aussi varié que les matières travaillées. Le cycle le plus long dure 3 ans pour obtenir le diplôme européen de Bachelor Designer-matiériste, si si ça existe. On trouve ensuite des formations  de niveau IV et V sur plusieurs mois (1100 heures)  : matiériste-coloriste en décor de sols, maçon bâti ancien, peintre en décor, matiériste-coloriste en décor mural. Il y a également des formations plus concentrées et intenses (de 2 jours à 10 semaines consécutives) spécialisées par matériaux (enduits, chaux, terre, plâtre, tadelakt, stucs, terrezo etc…).  Ces dernières fonctionnent sur des journées continues ou par modules, et sont plus destinées à des professionnels cherchant à compléter leur palette d’intervention ou à se perfectionner dans leur domaine d’expertise . Enfin pour les particuliers qui voudraient tâter de la matière, il existe des universités d’été (certainement plus concrètes que d’autres…). Voilà pour la présentation.

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Il en faut de la brouette et de la bétonneuse pour transporter et mélanger tous ces matériaux !

Mais le plus intéressant quand même c’est de voir ce qu’on y fait dans ces superbes ateliers, et qui le fait ! L’avantage des portes ouvertes c’est qu’on peut faire la traditionnelle visite guidée de groupe (avec un gentil guide-professeur), ou la faire en solo. J’ai un peu fait les 2 à vrai dire, car j’ai eu le malheur ou le bonheur de poser une question à une étudiante qui travaillait son objet d’étude, la réponse a duré une heure, soit bien assez de temps pour que je perde le groupe de vue. Mais c’est pas bien grave, ça fait partie un peu de la magie et de l’imprévu du lieu. Avant cette parenthèse inattendue, j’avais quand même pu admirer les innombrables travaux des étudiants qui s’étalent et s’étirent sur chaque morceau de mur dressé un peu partout et qui sont autant de murs martyrs pour les essais et expérimentations infinis et temporaires puisque presque aussitôt réalisés et évalués, ils sont détruits pour laisser la place aux suivants. En repensant à mes rares et difficiles heures où j’ai eu l’occasion de tester le travail du plâtre ou de la chaux sur quelques décimètres carrés de surfaces, voir ainsi s’exposer des linéaires verticaux et horizontaux tirés au cordeau qui vont repartir en poussières, ça relève presque de la provocation, qui se transforme néanmoins très vite en admiration devant tant de brio.

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On y voit toutes sortes d’enduits, de couleurs, d’épaisseurs, de décors, de finition, de gratté, de tiré ou de griffé, des grains grossiers aux grains les plus fins. La dominante était tout de même aux plâtres car c’était la formation du moment. Mais on y voit également des essais de stuc-marbre, imitation… du marbre, qui n’a d’imitation que le nom tant le rendu est bluffant. Je ne suis pas fan du marbre, mais le résultat atteint par David (l’expert-artisan revenu exprès pour les portes ouvertes pour montrer cette technique) serait presque de nature à me faire changer d’avis. Quand on lui demande combien de temps ça va lui prendre pour finir ça (ça = à peine 0,5 mètre carré de surface de stuc-marbre), et qu’il répond 1 peu plus d’une semaine, décomposée en 1 jour d’applique et 7 jours de…ponçage/polissage, on comprend « un peu » mieux pourquoi le prix de ce genre de prestation peut dépasser les 3000€ le mètre carré !!! Bon ça tombe bien, je n’ai pas d’escalier rococo à refaire à la maison, on se rassure comme on peut.

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20160402_155318David, expert en stuc-marbre, des chantiers dans le monde entier, de Cuba à la Russie en passant par l’Italie. A droite le rendu après seulement 1,5j de ponçage. Il n’en reste que 6, courage…

A l’étage on continue de découvrir d’autres essais, d’autres techniques, d’autres inventions, comme la « cuisinarte » (pardon pour ce mélange de mot en guise de néologisme facile de cuisine et d’art, peut-être inspiré inconsciemment par la profusion des mélanges de matières …)  quand on traverse une série de murs où les étudiants devaient travailler en associant des matériaux naturels avec…des aliments, dans le cadre d’une manifestation sur le thème de la cuisine. Lait, oeufs, farine, miel, beurre, huile, herbes etc…sont ainsi rentrés dans les dosages savants à côté des traditionnels adjuvants, liants, colles (dont des « colles de peaux » comme la colle « peau de lapin », oui oui comme le lapin aux grandes oreilles dont on tire une substance utilisée pour pigmenter la matière ou pour faire des finitions sur le stuc par exemple…).

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20160402_150044Sur la photo de gauche Caroline (qui a la réponse « longue »…), travaille du plâtre en creusant volontairement son premier travail pour ajouter une nouvelle dimension à la matière, après l’épaisseur, le grain, l’applique, le rendu, la couleur. Dans les trous ainsi créés elle sculpte, toujours au plâtre, des feuilles en rosace. Ancienne danseuse classique, elle s’est progressivement reconvertie dans les métiers du bâtiment, d’abord la charpente, puis les enduits, et désormais le plâtre. Photo de droite un exemple d’exercices sur différents rendus de couleurs, de lissés, de sculpture et de volume.

Ici ou là on croise aussi de la paille, du bois, du métal recyclé, de le terre, du sable, du gravier et que sais-je encore tant il y avait de matière et d’outils et de produits pour mélanger tout ça. Et je ne vous fais grâce des savants dialogues entre professeurs et élèves quand ils s’amusent à imaginer ce que ça aurait pu donner si on avait ci à la place de ça, ou en inversant l’ordre des mélanges ou le dosage des uns par rapport aux autres… Bref la matière c’est comme la cuisine, y’a LA recette de grand-mère et ce qu’en font leurs petits-enfants à force de s’amuser à toucher les ingrédients et les doses. Mais la magie c’est que c’est toujours aussi beau et bon !

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A gauche des essais de restauration, ci-dessus la salle du rez-de-chaussée et son labyrinthe de murs martyrs.

Dans d’autres bâtiments on travaille les sols en terrazo, on s’amuse avec la culture vernaculaire en l’utilisant pour des motifs muraux, ou on apprend les techniques des laques vénitiennes. Bref, on trouve de tout et on travaille de tout à l’école européenne des arts et de la matière, pour le plaisir des yeux et de la découverte, en attendant de pouvoir l’appliquer pour soi et/ou chez soi au détour d’un bout de mur ou d’un espace perdu qui n’attendent que l’inspiration (et quelques euros, même si tout n’est pas à 3000€, on trouve des productions à partir de 40€/m2…) pour oser briser l’uniformité de nos omniprésents placos !

20160402_155651 20160402_150912 20160402_155808A gauche Toulouse-Lautrec détourné pour des motifs muraux peints. A droite et au centre d’autres exemples de décoration. Avez-vous l’oeil assez expert pour trouver dans quel panneaux on a mélangé des oeufs, du lait… ?

Toulouse avait déjà su merveilleusement transformer ses abattoirs en un très beau musée d’art moderne et contemporain, Albi le lui rend bien désormais, avec l’EEAM, qui mérite donc le détour si vous en avez l’occasion, occasion qu’il faudra saisir lors des prochaines portes ouvertes ou lors des journées du patrimoine de septembre.

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Bonne visite à vous…(prévoyez du temps, je pensais rester 1/2h, j’y suis resté 3 heures et contraint de partir pour une course)

Liens utiles :

Le site de l’école :
http://www.artematieres.com/eeam-lecole-de-lart-et-des-matieres.html

Quelques photos du site en réhabilitation et premières productions :
https://www.flickr.com/photos/eeam/

L’EEAM, c’est par ici :

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