Le fils de Saul, László Nemes – 2015

le fils de saulOn va souvent au cinéma pour se divertir, s’extraire du quotidien pour s’offrir quelques minutes ou heures d’évasion, pour rêver, rire, imaginer, découvrir, avoir peur, s’émouvoir. Je savais qu’en allant voir « Le fils de Saul » je n’allais probablement pas ressentir l’une de ces émotions. Certains spectateurs à l’entrée du cinéma, discutant de leur choix de film parmi ceux proposés à cette heure-là, laissaient s’échapper des « ah non moi « le fils de Saul » je peux pas aller le voir, je n’en ai pas la force… ». A voir le nombre d’entre eux dans la salle au début de la projection (cinq…), une majorité des autres devaient partager cette crainte de rentrer dans une salle obscure qui  n’a probablement jamais aussi bien porté son nom. C’est pour essayer de me situer entre la peur de regarder l’horreur d’un côté, et  pour comprendre comment celle-ci peut être mise en scène à travers une fiction de l’autre, que j’ai choisi de voir ce film. Un choix éprouvant…

On a beau savoir que le film va se dérouler dans un camp de concentration nazi (on ne sait jamais lequel), László Nemes essaye dès le début du film de nous extraire de cet a priori, par la mise en scène des premiers plans séquences. Le trouble, le flou, qui ne s’effacent pour laisser la netteté apparaître que sur le visage de Saul. La caméra est placée à 30-40 centimètres de son visage creusé, elle ne le lâchera presque plus jusqu’à la fin du film. Dans les premières minutes la caméra le suit, tantôt de face, tantôt de côté, tantôt sur sa nuque. On ne voit rien autour, on ne fait qu’entendre. On avance dans une foule indistincte mais bruyante, on voit des jambes, on entre dans une pièce  sombre, les voix résonnent encore plus fort, l’agitation gagne, des questions viennent, pas de réponse, quelqu’un qu’on ne distingue pas dicte des consignes « déshabillez-vous, n’oubliez pas de regrouper vos affaires et d’enregistrer votre numéro de crochet pour pouvoir les récupérer après ». Les gens se pressent d’obéir, dans un certain calme, tout est rythmé, ordonné. Saul regarde, aide, accompagne, oriente, ne regarde aucun visage et ne parle pas. La caméra fait de même, nos yeux sont centrés sur ses mouvements, elle ne nous laisse pas le choix.  La pièce se vide, seules restent les personnes encore habillées qui attendent. Des portes lourdes se ferment, Saul commencent à récupérer les affaires, d’autres commencent le tri. Celles et ceux qui viennent de franchir ces lourdes portes ne les repasseront pas vivants, ils viennent de rentrer dans une chambre à gaz.

le fils de saul 5Saul (Géza Röhrig) est membre d’un Sonderkommando, ces unités de kapos constituées de prisonniers juifs, avec leur propre hiérarchie, organisation, et « missions », le groupe de Saul est chargé de vider le vestiaire, de nettoyer les douches, d’évacuer les corps. Prisonniers parmi les prisonniers, ils vivent à l’écart des autres, du moins de ceux qui ne vont pas directement aux douches. Malgré un traitement particulier, ils savent que tôt ou tard ils seront gazés, tout juste peuvent-ils espérer survivre quelques semaines de plus le temps que les libérateurs arrivent, ou le temps qu’ils puissent eux-mêmes organiser leur évasion. Alors que l’évacuation des corps d’une chambre à gaz se termine, Saul reconnaît ou croit reconnaître son fils parmi les victimes. Il connaît le sort des corps, il veut récupérer celui de son fils pour lui donner une sépulture digne et un enterrement dans le respect du culte juif. Il lui faut pour cela un rabbin pour qu’il puisse lui dire le Kaddish. Ce sera l’unique but de Saul désormais, et à travers cette folle quête, l’unique angle suivi par la caméra.le fils de saul 2On aurait pu croire que la première scène n’était là que pour nous épargner la compréhension de ce qui se passait avec l’entrée dans le vestiaire de la chambre à gaz, puis dans celle-ci avec l’évacuation des corps. Il n’en est rien. Car le choix d’une caméra placée constamment autour du visage et de la silhouette de Saul est l’unique centre de la mise en scène. Elle fait a priori le choix de suivre un personnage et un seul, à travers une histoire et une seule, celle de la quête du rabbin et d’une sépulture. La caméra avance comme Saul avance, elle regarde comme Saul regarde, elle entend comme Saul entend. Par ricochet le spectateur subit, il est prisonnier de l’image et des sons, coincé dans le format 4/3 du cadre, par l’absence totale de perspectives et de profondeurs de champs, seuls les murs  des pièces et les barbelés extérieurs marquent certains espaces. Lorsque Saul trébuche la caméra tombe vers le sol, lorsqu’il est bousculé la caméra vacille. Mais Saul se relève, cherche et cherche encore son rabbin, à travers le camp et au hasard de tâches qu’on lui assigne, ici prendre des photos avec un appareil caché pour pouvoir les envoyer à l’extérieur du camp, là trier les corps, là-bas les mettre dans les fours crématoires, après ramasser les cendres, après encore les jeter dans le fleuve, plus tard encore accompagner les derniers convois de prisonniers vers les fosses communes pour les exécutions par balles ou au lance-flammes lorsque les nazis n’auront plus le temps de gérer les chambres à gaz.

le fils de saul 4Car finalement si le film est centré uniquement sur la quête de Saul par son histoire et la mise en scène, on comprend en arrière fond ce qui est réellement l’objet du film évidemment, l’impitoyable usine de morts qu’étaient les camps de concentration. Derrière le cadre oppressant de l’image, tout est fait pour suggérer plutôt que pour montrer. Et c’est vraiment là toute la prouesse et le respect du film qui dégonfle à mon avis la polémique qu’il a suscité dans les médias pour savoir s’il était utile de mettre en « spectacle » les camps nazis. La réponse est dans le choix de la mise en scène de László Nemes, qui quelque part prend le parti de dire « ce qui s’est passé dans les camps nazis n’est pas descriptible, rien ne pourra montrer la réalité, rien ne pourra la dire, rien ne pourra faire comprendre l’horreur absolue et la terreur qui pouvaient y régner. Donc je choisis de ne pas montrer, de ne pas dire, je choisis MON histoire, chacun verra ce qu’il veut voir et entendra ce qu’il veut entendre derrière mes images et mes sons ». Ses images sont ternes comme les visages fermés qui suintent de transpiration et/ou de terreurs, ses sons ne produisent qu’un brouhaha omniprésent et étouffant, les corps bougent mécaniquement et courbent l’échine à la moindre menace de peur d’une mort qui entoure en masse ou qui rode et qui peut frapper à chaque instant de manière individuelle sous le feu d’une balle, des corps qui errent comme s’il ne restait que l’enveloppe charnelle pour dire qu’ils (sup)portent ce qui leur reste encore de leur vie.

le fils de saul 3C’est un film où on ne voit finalement rien mais où on devine tout, un film où on n’entend rien distinctement mais où on perçoit tout, un film qui ne veut rien expliquer mais où on comprend tout. Un film qui plonge dans les profondeurs de l’horreur et de la mort, et qui s’accroche au dernier fil d’une vie, celui d’une sépulture digne pour un fils, pour tenter de maintenir un sens à une autre vie, celle d’un père plongé dans un enfer qui n’a que l’impasse d’une chambre à gaz comme seule issue. Pas d’issue avec les autres kapos, pas d’issue dans les rares paroles échangées, pas d’issue dans les improbables rencontres avec les femmes prisonnières, pas d’issue hors du camp. La seule voie se limite à l’espace à proximité immédiate du corps de Saul que nous montre la caméra, tout le reste est trouble, n’est que formes et fracas.

Alain Resnais et Claude Lanzmann avaient choisi la forme documentaire pour essayer de décrire et de montrer les camps nazis, respectivement avec « Nuit et Brouillard » (1956) et « Shoah » (1985). shoahSteven Spielberg avec « La liste de Shindler » (1994) avait préféré mettre en scène l’interprétation d’une histoire vraie en utilisant la forme du héros sauveur de plusieurs centaines de juifs d’une mort certaine. Roberto Benigni pris le parti avec « La vie est belle » (1997) de la dérision et de l’humour pour essayer de s’extraire de l’horreur, non sans polémique, mais l’émotion malgré tout était là, sous d’autres formes. D’autres réalisateurs ont évoqué les camps nazis dans leur film, sans pour autant les placer au centre du sujet « Le Pianiste » (Polanski, 2002), The reader (Daldry, 2009) pour les plus connus et récents. D’autres formes de fictions filmées ont également traité de ce sujet, « Holocauste » et « Au nom de tous les miens » en série en 1978 et 1983. Avec « Le fils de Saul« , László Nemes ose et tente une nouvelle façon de filmer et de montrer l’enfer des camps, sans concession, malgré une prise de distance avec le sujet qui ne fait que renforcer l’intention. Un film époustouflant de ce point de vue, c’est-à-dire une mise en scène et des choix d’images et de sons qui parviennent parfaitement à servir son hypothèse de départ sur l’indicible et l’inmontrable. Un film sur lequel il reste impossible de dire qu’il est Beau d’un point de vue artistique, tant le sujet est dramatique. Chacun se fera son avis sur le sens que le jury du dernier festival de Cannes a voulu donner au « Grand prix du jury » qu’il a décerné au film.

Alors « Le fils de Saul » est-il un film essentiel ? Si on se place du côté de l’Histoire, la question est donc de se demander s’il apporte des éléments de compréhension de ce qui s’est passé. J’y répondrai en posant une autre question : si on montrait le film à une personne qui n’a jamais entendu parlé de la Shoah (un jeune collégien ou lycéen par exemple), lui permettrait-il de comprendre cette histoire ? Honnêtement, je ne pense pas, car il n’y a aucun élément de contexte, géographique, politique ou autre. C’est la limite du film de ce point de vue. Mais est-ce son « ambition » ? Je ne pense pas non plus. Il se situe plutôt comme une tentative de représenter une vision apocalyptique des camps nazis à partir des connaissances historiques qu’on peut déjà en avoir, d’essayer de montrer les conditions de survie dans des tensions extrêmes de chaque instant, en utilisant pour cela les émotions suscitées par les images et les sons. De ce point de vue c’est une « réussite », quand bien même aucune fiction ne pourra jamais montrer de manière aussi dramatique ce qu’ont vécu celles et ceux qui y ont perdu la vie, ou celles et ceux qui ont pu survivre. Chacun jugera ce qui donne un sens au film, entre œuvre historique et pure fiction.  Quoiqu’il en soit, un film à ne pas mettre en face de tous les yeux tout de même.

J’étais donc au cinéma vendredi 13 novembre 2015 à 18h30 pour voir « Le fils de Saul« . J’en suis sorti vers 20h30, éprouvé et oppressé, au point de me dire que finalement j’allais volontiers me poser devant mon écran d’ordinateur pour laisser mes yeux regarder de la pelouse verte, un ballon rond et 22 petits bonhommes courir après pour essayer de le mettre au fond d’un but. C’était France-Allemagne en match amical de foot. A 21h20 j’entendais le bruit sourd d’un « boum », bizarre que des spectateurs aient pu faire rentrer une bombe agricole dans le Stade de France pensais-je alors. Quelques minutes après un deuxième « boum » et un « ouuuuuh » dans les tribunes. A la mi-temps je comprenais que ce n’était pas des bombes agricoles mais des bombes tout courts, et les heures suivantes allaient me plonger indirectement comme des millions d’autres personnes dans l’enfer d’une autre barbarie. Funeste vendredi 13 entre passé et présent. Reste à croire en un futur plus humain, et très accessoirement à voir des cinémas plus légers.

La bande-annonce :

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2 réflexions sur “Le fils de Saul, László Nemes – 2015

  1. Ton riche commentaire très explicite sur ce film m’a amené à aller le voir en cette fin de semaine. Nous étions 15 quasiment tous de la même génération. la réalisation laisse effectivement la place à l’imagination car on ne voit quasiment rien, surprenante mise en scène avec le suivi du père en premier plan pendant tout le film. Je pensais au tout début trouver peut-être le temps long mais ce ne fut pas le cas et chose surprenante le maigre public tarda à quitter la salle.

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  2. en effet, une soirée si particulière…
    Pour ma part, je pensais ce soir là à 18h en prenant la route de la gare pour chercher Stéphane et en écoutant France Info qui annonçait les contrôles renforcés aux frontières (en raison de la COP21, et non d’une menance clairement identifiée ce jour-là…) qu’il me tardait que Stéphane reparte de Paris, le climat n’étant quand même plus très serein depuis un certain 7 janvier 2015… j’étais loin de m’imaginer ce qui allait se passer qq heures après. Je n’étais pas plongée dans un autre drame humain du passé et mes pensées étaient alors si légères par rapport à la tragédie qui allait suivre…
    Gros bisous

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