Le fils de Saul, László Nemes – 2015

le fils de saulOn va souvent au cinéma pour se divertir, s’extraire du quotidien pour s’offrir quelques minutes ou heures d’évasion, pour rêver, rire, imaginer, découvrir, avoir peur, s’émouvoir. Je savais qu’en allant voir « Le fils de Saul » je n’allais probablement pas ressentir l’une de ces émotions. Certains spectateurs à l’entrée du cinéma, discutant de leur choix de film parmi ceux proposés à cette heure-là, laissaient s’échapper des « ah non moi « le fils de Saul » je peux pas aller le voir, je n’en ai pas la force… ». A voir le nombre d’entre eux dans la salle au début de la projection (cinq…), une majorité des autres devaient partager cette crainte de rentrer dans une salle obscure qui  n’a probablement jamais aussi bien porté son nom. C’est pour essayer de me situer entre la peur de regarder l’horreur d’un côté, et  pour comprendre comment celle-ci peut être mise en scène à travers une fiction de l’autre, que j’ai choisi de voir ce film. Un choix éprouvant…

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Même pas peur ??? (Ames sensibles ne pas lire)

Un coup de gueule à l’encontre de celles et ceux qui clament qu’ils n’ont « même pas peur !». Je leur dis qu’il faut qu’ils et qu’elles arrêtent de lire et de regarder les superproductions Marvel sur les super-héros. C’est d’abord un manque de respect absolu pour les victimes de ces attentats, croyez-vous qu’elles n’ont pas eu peur, elles, quand elles ont été la cible de ces fanatiques ? Alors de quel droit vous autorisez-vous à dire derrière vos écrans de TV ou face caméra que vous n’avez « même pas peur » ?

Et je leur demande surtout de réfléchir 1 millième de seconde pour nous dire combien parmi eux ont déjà entendu le bruit assourdissant d’une kalachnikov, d’un M16 ou d’un famas (respectivement les fusils d’assaut russes, américain, français, mais ces neuneus le savent évidemment j’en suis certain). Combien d’entre eux ont vu les dégâts provoqués par une grenade ? Combien d’entre eux ont déjà vu des corps déchiquetés et des mares de sang suite à un attentat ? Parmi ces « expériences », je n’en ai connu que deux petites, toutes petite, ridicules, lors de mon service militaire puisque j’ai fait parti des dernières générations d’appelés pour le faire.

J’ai eu plusieurs fois l’occasion de tirer au coup par coup et en rafales avec un Famas. Je n’oublierai jamais ce dépucelage en armes. C’était mon devoir alors je l’ai fait, mais je me souviens encore du recul de tout mon corps quand j’ai appuyé sur la gâchette, je me souviens encore du fracas et de l’écho du son ahurissant produit par les balles qui sortent, je me souviens encore des éclairs qui jaillissaient des armes de mes voisins sur le pas de tir, je me souviens encore de l’impact des balles qui déchiquetaient les cibles (ou se fracassaient sur les murs quand on n’était pas bon, ce qui a été mon cas quelque fois je l’avoue humblement), je me souviens des traces lumineuses des balles traçantes lorsqu’on tirait la nuit, je me souviens de la chaleur des douilles qui giclent de la chambre (j’ai oublié le nom oups…) et qui vous frôlent la joue, je me souviens de l’odeur de la poudre.

Et puis je me souviens que durant une hospitalisation après une opération que j’ai subi pendant mon service militaire à l’hôpital Bégin de Saint-Mandé, j’ai pu, au hasard de ma rééducation et de promenades dans les couloirs et les allées des jardins du parc, croiser des soldats français qui étaient alors encore engagés dans le conflit de l’ex-yougoslavie. Et j’ai vu leurs plaies par balles, un ou plusieurs de leurs membres amputés, j’ai écouté leur témoignage, qui n’avaient en rien pour ambition de se faire passer pour des super-héros croyez-moi, je garde pour moi leurs paroles mais le « même pas peur ! » ou le « même pas mal ! » ne faisaient pas parti de leur expression du moment.

Je n’oublierai jamais ces très petites expériences, elle m’ont permis de connaître, elle m’ont permis de savoir, elle m’ont permis d’appréhender. Je n’ai pas aimé, mais je l’ai fait. Ca ne me protège et me protègera de rien, ça ne me garantit pas que je réagirais bien ou mieux que celui ou celle qui n’a pas eu cette expérience. Mais ça me permet au moins de reconnaître qu’à  l’idée de penser que demain on puisse me tirer dessus, ben moi ça me fait peur.

Alors n’ayez « même pas peur ! », clamez-le sur toutes les pancartes que vous n’avez « même pas peur ! » si c’est un moyen de vous auto-convaincre que vous êtes invincibles et inatteignable, tant mieux pour vous. Moi je préfère avoir peur et avoir mieux peur un peu tous les jours plutôt que de me masturber le cerveau, ma fierté et mon arrogance en niant ou refoulant les évidences, et me retrouver sidéré par le fracas des armes. Notre avenir dépend aussi de notre capacité à accepter de renoncer à une partie de nos innocences et insouciances pour affronter (à sa juste mesure) des réalités que nous avons niées trop longtemps, celles que nos sociétés cachent et ne veulent plus voir parce qu’il faut toujours que ça soit propre, que ça brille, bien organisé, aseptisé, que ça sente bon, que ce soit beau (le beau cosmétique j’entends), que ça fasse rire, que ce soit spectaculaire, que ça divertisse, que ça bling-bling. Ils sont nombreux ces sujets qu’on ne veut plus voir, ou que de loin : la guerre évidemment, mais plus simplement les misères, les handicaps, les différences, la mort (ordinaire ou accidentelle), parce qu’elles représentent des trajectoires qui nous font peur et que nous refoulons, dont nous nous éloignons pour y être confronté le plus tard possible, contraint et forcé. C’est « naturel » et compréhensible, mais l’intensité de ces phénomènes dans nos sociétés occidentales du tout-spectacle nous transforme collectivement et individuellement en enfant-bulle qui ne peuvent ou ne veulent plus en sortir.

Oui au rêve, oui à l’imaginaire, oui à la solidarité, oui à l’espoir éternel d’un monde enchanté pour nos enfants, oui à la vie et au droit de vivre simplement, mais non à la bêtise, non à la fierté déplacée, non au déni. Ayons peur, raisonnablement, ensemble, pour être mieux préparés  demain et pour continuer de rire et de s’enrichir à l’avenir.

Je terminerai par un simple rapprochement pour mesurer le gouffre de notre impréparation. En Israël chaque jeune (femme et homme) consacre 4 ans de sa vie à Tsahal (nom de l’armée israélienne). Çà ne les protège de rien, mais ça les prépare mieux, à anticiper, à éviter, à soigner, à accompagner, et malheureusement aussi à attaquer, mais je ne veux pas polémiquer sur ce sujet ici. Tous les corps hospitaliers sont formés aux blessures de guerre. Tous les enfants savent comment se comporter en cas de tirs, d’attaques. Tous les corps institués ont des procédures adaptées. Et c’est vrai dans tous les Etats confrontés au terrorisme ou à la guerre. Qu’avons-nous en France ? Un service civil facultatif, des services de santé débordés et formés qu’à des blessures civiles, aucun réflexe d’alerte et de protection de la population civile, aucune formation sur ces thématiques et notamment à la prise en charge de tous les traumas, collectifs et individuels, aucune adaptation de nos belles administrations sur des procédures d’urgence ou d’exceptions.

Rien, un gouffre entre ces 2 réalités, un gouffre qu’il ne s’agit pas de combler intégralement, mais qu’il faut commencer à remplir concrètement. Croyez-vous que ces Etats ont fait tout ça parce qu’ils n’avaient « même pas peur !». Evidemment qu’ils ont eu peur et qu’ils ont peur, et reconnaître qu’on a peur, c’est déjà faire la moitié du chemin.
Voilà, j’suis en colère.
Sur ce, bonne nuit silencieuse et pais-ible

Sainte-Cécile, une voix-martyre qui chante par-dessus les maux

cathédrale 1  J’avais noté ce concert sur mon agenda depuis quelque temps, j’y suis allé, sans me douter que cette représentation prendrait un sens particulier qui me ferait dépasser le simple plaisir de l’écoute et de découverte des œuvres. Une cathédrale majestueuse, une Sainte singulière et patronne des musiciens qui lui a donné son nom, et un moment solennel pour redonner le goût de la simplicité et du Beau. Un petit partage à travers ce court post. Je sais, c’est un peu le grand écart depuis mon dernier billet musical sur Joe Satriani, mais il y a un temps pour tout !

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Vendredi 13…

Hier c’était vendredi 13. Ça c’était celles et ceux qui croient aux superstitions.

C’était aussi la « journée de la gentillesse ». Ça c’était pour celles et ceux qui croient qu’un sourire ou un petit geste peuvent surpasser bien des difficultés et des grisailles.

C’était aussi le jour d’un match amical de foot entre 2 pays qui se sont fait la guerre par le passé France-Allemagne. Ça c’était pour ceux qui croient que le sport peut contribuer à se souvenir.

C’était aussi un jour comme les autres où des milliers de personnes sont allées au ciné et à des spectacles. Ça c’était pour celles et ceux qui veulent s’enrichir, s’amuser, découvrir.

C’était un vendredi 13 comme les autres.

C’était…Jusqu’à ce qu’un nouveau groupe d’obscurantistes ramènent leur « croyance » en guise de superstition, leur haine en guise de gentillesse, leur absence de mémoire en guise de souvenir, et leur fanatisme et leur nihilisme en guise d’enrichissement et d’ouverture d’esprit pour les lâcher aveuglément sur des foules anonymes.

Compassion et condoléances aux victimes et leurs familles.

Et merci aux forces de l’ordre, secouristes, pompiers, médecins, infirmiers, qui remettent comme ils peuvent de l’ordre, la santé publique, leur gentillesse et leur abnégation aux plus près de besoins physiques et traumatiques.

Et pendant ce temps-là…

James Bond remplit les salles de centaines de milliers de spectateurs comme jamais pour admirer ses « exploits » siliconés et publicisés contre une sombre organisation qui menace le monde « Spectre ».

Saul cherche à enterrer dignement son fils tout seul au milieu de l’abomination, de l’indicible et de l’invisible des camps d’extermination nazis (« le fils de Saul », dans les salles depuis 10 jours, 5 spectateurs hier lorsque j’y suis allé).

Cynique rencontre des imaginaires et des fictions avec le réel, entre espaces d’ici et d’ailleurs, et entre des temps d’hier et d’aujourd’hui.

Cruelle confrontation entre le besoin et l’envie d’une société de spectacles toujours plus excessive et lobotomisante (cf Guy Debord), et la disparition de l’absolue nécessité du devoir de mémoire et de la préparation au triste basculement vers une réalité jusqu’alors niée et/ou refoulée.