Human. Human ! Human ? Human…

human« Human » donc, comme le titre du dernier film de Yann Arthus-Bertrand, auquel je mets 4 ponctuations pour illustrer la diversité des émotions qu’a fait naître chez moi le visionnage de ce film, dans sa version étendue sur la toile, soit 3 x 1h30 d’images. Je ne suis pas fan de YAB, mais le synopsis du film tel que j’avais pu l’entendre sur différentes ondes m’avait donné envie de prendre le temps de le regarder, un film pouvait-on entendre dont l’objectif était de faire partager « notre part commune d’Humanité« . Belle ambition, plutôt risquée, il me restait à voir vers quelle verticalité elle allait tendre. 4h30 d’images et de paroles plus tard, c’est un voyage entre sommets et abimes que j’ai l’impression d’avoir fait. Un film à ponctuer donc…

Première ponctuation simple avec le point, pour décrire le projet et le concept. 3 ans de travail pour réaliser le film à travers le monde. Le principe est simple, faire défiler à l’écran une longue suite de témoignages, de montrer des visages, dans un format unique de haut de corps, sur un fond noir. Aucune voix off, simplement les paroles des personnes interrogées, dont les mots sont traduits sur le côté du visage. En version internet je vous conseille vivement d’activer les « sous-titres », qui permettent simplement de savoir où habitent les personnes et comment elles se nomment. human visageLes témoignages s’enchaînent, entrecoupés de scènes de paysages naturels, urbains, ou de foules, la « patte » de YAB qui est devenu mondialement célèbre avec ses nombreux ouvrages de photographies aériennes déclinées dans un marketing parfaitement industrialisé (et qui motive un peu mon côté « pas fan »). Les scènes de paysage sont également accompagnées par une bande originale composée par Armand Amar, compositeur israélien. L’association des trois principes du film (témoignages, paysages, musique) lui donne un vrai rythme , dans un tempo plutôt lent mais qui ne lasse pas. Voilà pour le concept.

La deuxième ponctuation est exclamative, pour illustrer les beautés qu’on y trouve. Beauté des visages et des regards, tous cadrés dans une uniformité qui donne un égalitarisme visuel bienvenu. human portraitBeauté des sons, car quel bonheur de pouvoir entendre toutes ces langues intégralement en version originale, si seulement ça pouvait donner un peu plus envie de regarder un film en VO ! Beauté de certaines paroles dans des témoignages émouvants, admirablement spontanés et sincères, parfois naïfs ou pompeusement universels, mais qui amènent de la fraîcheur au film.  Beauté des paysages, époustouflants, grandioses, uniques (en tout cas dans un format filmé), montés en ralenti qui accentue la solennité des formes, des couleurs et des mouvements. human artèreBeauté enfin de la musique (piano qui fait parfois penser à Yann Tiersen et Amélie Poulain, mais aussi violons, violoncelle…) des quelques voix (dont celle de Youssou N’dour reconnaissable entre toutes, mais bien d’autres voix masculines et féminines qui transpercent), en parfaite symbiose avec les images pour nous faire frissonner si tant est qu’on se laisse emporter dans une contemplation simple et dépouillée de tout jugement sur le fond. Le film ne manque pas certainement pas d’intensité visuelle et sonore, c’est sa principale qualité, mais qui contribue aussi à introduire ses défauts…

La troisième ponctuation est donc interrogative, pour introduire les critiques, peut-être trop nombreuses que j’ai envie de faire. La première (et la principale) réside dans la surprise que j’ai eu dès les premiers témoignages, qui m’ont vite fait comprendre que j’allais probablement rester loin de l’objectif annoncé du film, cette volonté de « partager notre part commune d’humanité« . C’est peut-être ma faute d’avoir mis à la suite de cette annonce des attentes positives, constructives, en tout cas en tant que tendance générale. Il aurait été beaucoup plus approprié d’y ajouter des adjectifs qualifiant le déclinisme, le catastrophisme, voire le nihilisme que porte la vision de l’humanité qui est proposée. human1Car tout y passe dans ce que l’Homme peut faire subir à l’Homme, et dans des proportions qui font indiscutablement pencher la balance du côté obscur de la force humaine (bon ça c’est pour marquer la sortie prochaine du dernier volet de Star Wars désolé j’ai pas pu m’empêcher…) : guerres, massacres, corruption, expropriation, exploitation, humiliation, viols individuels et collectifs, abus de pouvoir, tortures physiques et psychologiques, assassinats, misèressssss, survie, esclavage, traumatismes, exclusion, résignation, ostracisme, extermination, immigration contrainte, déracinement, séparation… Tout ça s’enchaînant implacablement, et c’est bien le mot car ça plaque littéralement au fond de son douillet canapé/fauteuil/lit selon l’endroit d’où vous regardez le film. Il m’a fallu de la volonté pour regarder les 2 derniers volets après le premier tant je suis resté dubitatif devant une telle disproportion entre les témoignages, mais je me disais qu’il pouvait s’agir d’une trilogie qui serait partie d’un du constat terrible de ce que notre humanité est en train de faire, avant de porter des messages plus positifs et constructifs dans les 2 derniers volets. human portrait 2Que nenni, les 3 parties sont identiques, leur seule différence réside dans les thèmes abordés, qui ne servent hélas que de supports à la litanie des maux. Si c’est ça « notre part commune d’humanité » (sous-entendu celle qui peut nous faire espérer), quel sens cela a t-il de montrer uniquement les parts (certes déjà nombreuses et connues et évoquées à l’envie dans tous les médias quotidiens), qui conduisent au désespoir, à l’impasse des fatalismes ? Pour être objectif il y a au milieu de tout ça quelques très belles paroles sur l’idée du bonheur, de l’amour, du partage, de la rencontre, mais si peu qu’on ne les voit pas plus qu’un goutte au milieu d’une tempête comme celles filmées sur les côtes du Finistère dans le film ou en chine (époustouflantes).

Heureusement les paysages sont là pour nous aider à reprendre notre souffle. Mais ils ne sont pas exempts de reproches non plus, dans cette façon de filmer d’en-haut ces en-bas qui ne sont jamais contextualisés, qui nous font découvrir dans le meilleur des cas des merveilles naturelles, dans le pire des cas une contemplation qui frise le voyeurisme quand il s’agit d’utiliser des hommes qui en sont réduits à des formes lointaines observées avec le dernier cri de la technologie visuelle, les laissant dans une distance spatiale qui rejoint la distance des destins. Le meilleur exemple peut-être (et qui m’a le plus percuté car ça concerne Madagascar et il y a 20 ans déjà j’ai eu l’occasion de constater que les mines de diamants commençaient à causer des problèmes) avec les images de ces forçats qui « travaillent » dans ces mines à ciel ouvert et qui en guise de pelleteuse utilisent la force et la coordination des lents mouvements de leurs bras et de leur pelle pour évacuer la terre de puits sans fond. human diamantLes images ralenties contribuent à en faire un véritable ballet parfaitement mis en scène dont on ne peut nier ou ignorer une certaine forme de beauté, une légende appropriée expliquant qu’il ne s’agit en fait que de jeunes hommes forcés de travailler dans des conditions atroces sous le contrôle de surveillants eux-mêmes exploités par une flotte de grossiste étranger (la plupart asiatique) aurait certainement permis de couper court à toute séduction télévisuelle inappropriée.

Au-delà du fond des témoignages proposés, je m’interroge aussi sur l’absence totale de voix off. Les visages défilent, et si vous n’activez pas les sous-titres, pas moyen de savoir ne serait-ce que le prénom des personnes. Elles restent ainsi dans un anonymat forcé, sans nous laisser la possibilité de les nommer, et donc d’entrer en communication virtuelle avec elles. Aussitôt aperçus aussitôt disparus. J’imagine aussi (et on le devine de toute façon quand on voit défiler des visages qui sont simplement montrés entre deux témoignages) qu’il aura fallut des heures et des heures de montage et surtout de sélection pour ne conserver que les témoignages qui pouvaient servir aux messages du film. human fouleA aucun moment on nous explique comment les personnes ont été interrogées, quelles questions leur ont été posées (les mêmes à tout le monde ou les questions étaient-elles adaptées au pays d’origine pour en faire sortir une idée centrale ?). Combien de temps duraient les interviews, pour avoir une idée de ce que représentent les quelques secondes qui nous sont montrées ? Et enfin, si une centaine de personnes nous sont montrées et ont eu le « droit » de passer à l’écran et peuvent légitiment penser qu’ils ont pu graver dans le marbre de la vidéo leurs paroles, qu’en est-il des centaines ou des milliers d’autres qui ont osé prendre la parole mais qui resteront à jamais dans le silence du montage et dans leur « inutilité » qui s’ajoute probablement à leur impuissance de leur quotidien souvent extrême ? Merci pour la visite M.Arthus-Bertrand…

human paysageEnfin, dernière ponctuation pour caractériser ce film, les trois petits points, en guise de suite à donner. Malgré mes interrogations sur la philosophie du film, il faut bien essayer de lui donner un sens, en tout cas le sens que chaque spectateur voudra bien lui donner. C’est pour moi un film qui est au paroxysme de l’ambiguïté qu’il y a à vouloir créer une émotion salvatrice s’il s’agit de provoquer un rebond, et le côté inévitablement voyeuriste de par la confrontation entre le spectateur plutôt occidentalisé à qui on soumet une série d’horreurs et de questionnement sur l’humain, qui eux proviennent plutôt du côté de régions déjà largement étiquetées comme sous-développées.  « Soyez heureux hommes du Nord et de l’Occident, tant que tout ce que je vous montre ne vous atteint pas« ! peut malheureusement être une des conclusions hâtive du film. « Oh mon dieu c’est terrible ce qui leur arrive à tous ces gens » une autre. Mais peu importe ces raccourcis inévitables, le film reste dérangeant car même si on dépasse ces raccourcis, et si on veut bien faire l’effort de se confronter à cet enchaînement d’instantanés émotionnels d’une manière constructive, on est malgré tout renvoyé à notre simple condition de spectateur impuissant, qui sitôt le générique terminé, se retrouve dans son quotidien à lui et face à « cet écran noir de nos nuits blanches » (Nougaro), qui habillent nos fantômes et nourrissent ou pas nos sentiments d’impuissances c’est l’affaire de chacun, mais au minimum cet effet boomerang sur SON interrogation sur SA place qu’il a dans cette « part commune d’humanité« …human ville

Enfin, pour boucler la boucle de ce film HUMAN-iste, je ne peux m’empêcher de citer les deux entités évoquées au début et à la fin du film et qui ont permis sa réalisation, la fondation Bettencourt, émanation directe de l’empire Bettencourt, dont je ne veux pas mettre en avant l’infinie fortune, mais plutôt le secteur d’activités sur lequel elle a développé son rayonnement, celui du cosmétique, du luxe, de l’esthétisme, des poudres de perlimpinpin, autant de valeurs qui sonneront comme ô combien essentielles aux oreilles des nombreux miséreux du film qui n’ont pas de toit pour dormir et à toutes les humanités montrées dans le film ! Et Google, qui sous couvert de gratuité partagée, est comme chacun le sait une entreprise tout ô combien désintéressée dans la gestion de ses affaires, ne sachant même plus comment investir ses montagnes d’argent, qui est plus est dans un secteur virtuel et trans-géographique, pour ne pas dire trans-humain. La boucle est bouclée ? Pas tout à fait, j’aurai bien aimé aussi entendre les voix et voir les visages de celles et ceux de nos dirigeants qui, consciemment ou inconsciemment, sont acteurs de toutes ces tragédies humaines évoquées dans le film, mais ils sont peut-être comme les fantômes, il n’existe que dans notre imagination.

En conclusion un film aux beautés plastique et musicale indiscutables , qui ne laisse pas indifférent, mais dont le message oscille entre obscurantisme et optimisme sans qu’on sache vraiment quelles routes il souhaite nous montrer. Chacun ira donc à son rythme dans la verticalité qu’il souhaite…

human 4

Un extrait en son-images :

Pour voir les 3 volets, c’est ici :

volet n°1 :


volet n°2 :

volet n° 3 :

Pour voir une interview de Yann Arthus-Bertrand sur le projet :

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