Musée Pierre Soulages (Rodez) : Noir c’est Noir, ou pas…

IMG_20150903_135457Le musée Pierre Soulages a été inauguré fin mai 2014, et un peu plus d’un an après son ouverture, il est le deuxième musée de Province le plus visité (après le Mucem de Marseille). Les initiateurs du projet en sont tout surpris, car si l’artiste (âgé aujourd’hui de 95 ans) est un des peintes français les plus connus au monde et également un des plus côtés sur le marché de l’art, son œuvre, presqu’entièrement consacrée au travail du noir, peut de prime abord paraître austère, voire nihiliste si on se contente du premier regard et du premier ressenti. C’est tout l’intérêt de ce musée, exceptionnellement pédagogue et intégré dans la matrice de l’oeuvre, que de nous inciter à aller dans l’au-delà du noir, ou, pour reprendre le néologisme que Pierre Soulages a utilisé pour qualifier une de ces périodes artistiques les plus récentes, pour atteindre l’outrenoir. Un lumineux voyage dans le noir…

Un mot d’abord sur le musée et sur le site sur lequel il est implanté, et qui fait parti intégrante du projet « urbain » né de la volonté de rendre hommage à l’artiste aveyronnais. Pierre Soulages est né en effet en 1919 à Rodez, et il a passé une grande partie de son enfance à quelques rues du musée actuel, dans une rue principalement habitée par des artisans, au contact desquels l’artiste aura ses premiers regards sur le « faire », à travers le geste et les outils. Retrouver en plein cœur de la cité ruthénoise le musée est donc plus qu’un clin d’oeil, c’est une empreinte forte dans l’héritage que laissera Pierre Soulages au-delà de ses toiles. C’est en effet à quelques dizaines de mètres de la cathédrale qu’on trouve le musée, en bordure nord d’un parc surplombant la ville basse, précisément là où se trouvait il y a quelques dizaines la place du foirail.

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L’horizontalité et le vide de cet espace au milieu de l’urbain renforce encore plus la présence du musée lorsqu’on s’en approche. Car malgré les volumes imposants fait de grosses masses cubiques agencées de manière dissymétriques, ils restent relativement bas dans l’immensité de l’espace. On distingue ensuite la couleur du musée, rouille, grâce à l’utilisation de l’acier Corten (un acier d’alliage spécial auto-rouillant utilisé pour ses qualités de résistance aux conditions atmosphériques, on est en Aveyron…), qui donne un côté brut, presque volcanique et sauvage à l’édifice. La couleur fait également échos au grès rose de la Cathédrale qu’on aperçoit quand on se retourne. Enfin, au-delà du musée, la suite de l’esplanade est prolongée dans le même alignement par un complexe cinéma-restaurant, puis au-delà de la route par la salle des fêtes, qui reprennent la même volumétrie du musée. Reprendre n’est pas le bon mot car après avoir posée la question aux propriétaires, ces bâtiments ont été livrés quelques semaines ou mois avant l’inauguration du musée, mais la proximité des dates fait qu’il s’agit là indéniablement d’une vraie volonté de dessiner un morceau de ville (et qui plus est de centre ville) selon des règles de composition stricte, et malgré l’utilisation de matériaux différents, c’est une vraie réussite car on a sur plusieurs centaines de mètres, de la cathédrale à la salle des fêtes, une vraie continuité de forme, et tout cela à destination culturelle et/ou de services, chapeau !

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Vue depuis l’arrière du musée

Une fois muni de votre sésame (billet+audioguide très utile !), on descend dans les salles d’exposition, huit en tout, et c’est déjà une bonne surprise, on sait d’avance que c’est un musée à taille humaine, dans lequel on va pouvoir prendre son temps et ne pas courir après tout ce qu’il y a à voir. Un autre moment de réjouissance arrive quand, avec les premières lectures ou écoute de l’audioguide et après avoir contemplé les premières œuvres abstraites de l’artiste, on apprend que Pierre Soulages « ne représente rien, qu’il présente, qu’il ne dépeint rien, qu’il peint, mes peintures ne signifient rien, c’est le spectateur qui lui donne un sens« . Nous voilà « décomplexé de nos complexes » à vouloir vainement mais néanmoins systématiquement capter l’intention, le message de l’œuvre. Si ça rend pas plus intelligent, ça a au moins le mérite de rassurer et de nous mettre à l’aise pour parcourir en toute liberté critique le musée.

Comme je le disais le musée est très pédagogique, d’abord par la présentation des œuvres (exclusivement des donations de l’artiste) qui suit la chronologie et l’histoire de Soulages. Quelques premiers tableaux figuratifs de paysages pour montrer comment, malgré un cadre large et des motifs « classiques », l’artiste penche déjà vers des géométries marquées et les contrastes entre le sombre et le lumineux. Puis on bascule vite dans la première période « sombre » avec la première technique inventée par Soulages, l’utilisation du brou de noix, cette substance naturelle tirée de la bogue qui entoure le fruit et qui donne une teinte naturellement sombre et que Soulages dilue plus ou moins pour obtenir des intensités d’obscurités variables. Ce n’est pas la salle que j’ai préféré, car malgré l’ingéniosité du procédé, les toiles mélangent des noirs, des marrons, des gris, quelques rares clartés, sans parvenir pour moi à associer les formes abstraites dans des résultats  suffisamment éclatants d’où jaillissent les contrastes.

En revanche dès que j’entre dans la salle 4, celle des estampes, que Soulages n’a que peu pratiqué par rapport au reste de son travail (hélas…), je suis vraiment séduit par la succession des tableaux présentés, des eaux fortes, des lithographies, et enfin des sérigraphies, et par la « clarté » de ce qu’on voit. Qui plus est l’artiste a généreusement fait don de plusieurs « moules » de cuivre et de plaque utilisées pour ses estampes, et on peut comprendre ainsi d’où « sortent » les toiles.

IMG_20150903_115116Pour faire vite, le point commun entre ces trois techniques qui existaient déjà avant Soulages mais qu’il va utiliser à sa façon pour inventer de nouveaux procédés, consistent à utiliser une matrice pour créer l’œuvre, autrement dit un support en négatif sur lequel on va presser une toile imbibée d’encre. Pour une eau forte on utilise une plaque de cuivre qui va être dissoute par de l’acide de manière irrégulière, ce qui va donner des empreintes et des creux plus ou moins travaillés volontairement par l’artiste. Pour une lithographie on utilise les propriétés gras-non gras des corps liquides pour répartir l’encre sur une plaque calcaire polie. Enfin pour la sérigraphie, on utilise une pièce en tamis dont les mailles sont variables pour laisser passer l’encre après pressage. Honnêtement il faut être expert pour dire si telle ou telle œuvre provient de tel ou tel procédé, mais peu importe, l’essentiel est de s’amuser à imaginer (ou à voir puisqu’on a quelques œuvres associées à leur matrice) comment on arrive au résultat final, à travers les formes, les contrastes, les nuances et les associations de couleurs.IMG_20150903_115440

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Voir les plaques de cuivre sous les vitrines est un vrai moment de bonheur, on entend presque encore l’acide manger le cuivre dans tel ou tel trou. D’ailleurs dans la visite on apprend comment l’artiste a inventé une technique pour laisser du blanc dans ces estampes, en laissant un jour par inadvertance trop d’acide sur une plaque. Celui-ci a trop bien travaillé et a fini par perforer entièrement la plaque, créant un trou. Malgré cet accident, Soulages décide d’imprimer la plaque, et à sa grande surprise, il constate qu’à l’endroit du trou, l’encre n’est pas passée et à créer…du blanc ! Une nouvelle technique est née, au service de celui dont l’obsession artistique a toujours été de faire ressortir la lumière dans l’obscurité !

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Le musée présente aussi trois œuvres exceptionnelles qui au début n’étaient pas sensées en être puisqu’il s’agit de matrices que Soulages a décidé de faire reproduire par panthographie (reproduction d’un dessin à l’identique à une plus grande échelle grâce à un panthographe) car plusieurs de ses amis lui répétaient que ses moules de cuivre étaient en soi des œuvres tant ils étaient exceptionnels. Il décida donc d’en faire des bronzes, trois seulement, qui sont tous au musée, dont celui-ci, éclatant dans l’obscurité de la salle et qui nous ferait presque nous envoler dans les mystérieuses cités d’or des incas… :

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Les salles 5 et 6 sont consacrées aux peintures sur papier et sur toile, deux supports dont Soulages expliquent les différences par leur densité, leur accroche, leur résistance à la matière utilisée pour peindre. On entre là dans un autre univers technique, celui des outils créés par Soulages pour remplir intégralement ces toiles, pour jouer avec les épaisseurs, les masses, les formes, les gestes. On apprend comment une « clarté »  ici provient en fait du grattage des couches successives de peinture plutôt que d’une addition de couches là, comment un sombre noir est en fait produit sans utilisation du moindre noir mais par l’accumulation d’autres couleurs, ou comment l’artiste joue avec les dimensions de ses œuvres (de plus en plus grandes au fur et à mesure de l’avancement dans le musée) pour renforcer telle ou telle impression de masse ou de volume. C’est aussi dans ces toiles qu’on perçoit le mieux le travail entre le clair et l’obscur, entre le noir et le blanc puisque Soulages n’hésite pas à les confronter directement dans certaines toiles.

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Enfin, dernière salle des peintures, la salle « majeure » car elle est consacrée à la période probablement la plus emblématique de l’artiste, celle de l’outrenoir. Pierre Soulages explique pourquoi et comment il a choisit ce néologisme, en référence à l’outre-mer, l’outre-rhin, l’outre-manche, autrement dit à ce petit mot « outre » qui définit et qui transporte vers un au-delà de l’état ou de la destination initiale par projection géographique, ou, de manière artistique, par projection symbolique pour aller dans la représentation mentale et ne pas se contenter de l’apparence première. La salle, la plus grande car elle expose les plus grandes œuvres, est magnifique. Une autre particularité, c’est sa…luminosité. Ça peut paraître étrange au début, car on pourrait se dire à quoi ça sert que l’artiste ait tant travaillé pour nous montrer la profondeur du noir si on le gâche avec autant de lumière passante à travers les immenses vitrages (les autres salles sont beaucoup plus sombres). Mais c’est évidemment une mise en scène volontairement contrastée, car on touche au cœur de l’œuvre de Soulages et à son sens si tant est qu’il soit unique… Il s’agit en effet de nous emmener au-delà du noir, dans cet Outrenoir qui veut nous montrer ce qu’il y a au-delà du noir, du sombre, d’aller au-delà de ce qu’ils ont de finalité (en tant que fin, qu’impasse), voire de nihilisme, en nous montrant, par des jeux de reflets, de scintillements sur les reliefs, les creux et les bosses, les stries, les courbes, les traits, les épaisseurs, qu’on peut y voir du blanc, de la clarté, des débuts plutôt que des fins lorsqu’on s’amuse à tourner autour des surfaces et des volumes imposants.

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C’est cette salle qui m’a le plus impressionnée, car au-delà de sa beauté et de son côté imposant, elle a fait particulièrement échos en moi par rapport à ce que je me suis très modestement essayé de décrire par l’écriture dans mon récit de voyage pédestre en Corse, lorsque, parcourant des paysages montagneux dans la grisaille et sous la pluie battante, j’évoquais Emil Cioran (trop souvent injustement qualifié et réduit à un « maître du nihilisme ») pour le sortir de son obscurantisme apparent et le faire rejoindre Seurat et Paul Signac (vrais maîtres du pointillisme lumineux) dans leur éclatante composition de couleurs et de points pour montrer qu’en toutes choses et en toutes circonstances on pouvait aller au-delà pour faire jaillir d’autres paysages, d’autres motifs, d’autres regards, d’autres perceptions, d’autres émotions (j’essaierai de mettre prochainement cet extrait de récit pour celles et ceux que ça intéresse, à condition d’être indulgent !).

IMG_20150903_121923Le musée se termine avec la salle 8, consacrée au travail que Soulages réalisa à la demande du ministère de la culture pour refaire l’intégralité des vitraux de l’abbatiale de Conques à quelques dizaines de kilomètres de Rodez, abbaye que Soulages découvrit lors d’une visite à l’âge de 12 ans et lors de laquelle il aura sa première révélation artistique à travers l’art roman. Une vidéo raconte la genèse du projet, au cours de laquelle on apprend notamment qu’il aura fallut 8 ans de recherches à Soulages avec un maître-verrier, des centres spécialisés et des usines  pour trouver le grain de verre qu’il voulait pour obtenir la qualité de diffusion de lumière qu’il voulait !

On termine la visite par une salle consacrée aux expositions temporaires, une partie de musée que Pierre Soulages a imposé aux maîtres d’ouvrage car il ne voulait pas que le musée lui soit exclusivement consacré pour ne pas tomber dans la célébration unique de son œuvre. Il voulait au contraire pouvoir rendre aux artistes d’aujourd’hui tout ce que d’autres dans l’immédiate après-guerre lui ont permis de faire, à savoir exposer ses œuvres alors même qu’il débutait et qu’il n’appartenait à aucun courant artistique particulier (dans un morceau d’interview au cours duquel il est interrogé sur sa façon de peindre et sur l’art en général, Pierre Soulages confesse qu’il peint dans la solitude, dans le silence, dans l’isolement des courants et des tendances. « Je suis un individualiste » conclut-il.) Et c’est une autre facette de la personnalité de l’artiste qui se confirme par cette volonté de donner une place aux autres, car tout au long des explications et interviews écoutées avec l’audioguide, on perçoit toute l’humilité, la simplicité, la générosité de l’homme, du citoyen, au-delà du créateur. On le ressent aussi lorsqu’il parle des enfants et de leur regard sur son œuvre (des animations pour les enfants sont régulièrement organisées) et sur la liberté qu’il faut leur laisser dans leur geste artistique, sans les pousser à vouloir donner un sens à ce qu’ils projettent dans leurs desseins. Ou quand l’individualisme rejoint et se confond avec le partage. Pierre Soulages, un Outreartiste ?

Bonne visite à vous dans ce musée où on est constamment balancé entre le monde pur de l’abstrait, et celui de la matérialité du geste, de l’outil, de la technique. Personnellement j’ai rarement pris autant de plaisir à ne pas tout comprendre, et c’est peut-être le signe de la réussite de ce projet urbain, « politique » (au sens de la vie de la cité), et artistique.

Liens utiles :

Musée Pierre Soulages : http://musee-soulages.grand-rodez.com/le-musee/musee-soulages/

Wiki Pierre Soulages : https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Soulages

Bibliographie :

Une petite boutique à l’entrée, modeste, à l’image du musée, permet d’acheter des ouvrages consacrés à l’artiste, parmi lesquels de nombreux entretiens, la plupart assez courts et de lecture facile et rapide. Parmi ceux-ci je vous conseille celui de Roger Vailland « Comment travaille Pierre Soulages« , un livre qui raconte une demi-journée pendant laquelle l’artiste à autorisé son ami à le regarder et à décrire ce qu’il faisait, minute par minute. On a presque le pinceau à la main…

Restauration :

A côté du musée vous trouverez un petit café, mais pas que…Il s’agit en effet du « café Bras », du nom de Michel Bras, célèbre chef multi-étoilé aveyronnais (certains classements le donnent parmi les 10 meilleurs chefs au monde quand même). Inutile de réserver dans ce café-brasserie, ça reste un coin restauration associé au musée mais abordable tant du point de vue de la carte (compter quand même 35€ le menu) mais il y a un coin « sur le pouce ». Hélas pour moi c’était fermé lors de ma visite (jeudi 3 septembre 2015), mais vous pouvez vous consoler avec le très beau pub-brasserie « au bureau » au style contemporain à gauche du musée, très bonnes bières et très bons et généreux plats !

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