Une simple lettre d’amour, Yann Moix, Grasset, 143p. – 2015

moix lettre d'amourJ’étais sorti épuisé mais aussi sublimé par la lecture des 1143 pages de « Naissance » de Yann Moix, que je considère toujours comme le livre le plus Littéraire qu’il m’est été donné de lire, et probablement celui qui m’a le plus bouleversé sur tous les plans. Qu’on aime ou qui n’aime pas, c’était un livre total. Aussi, en voyant l’épaisseur de son nouveau roman, j’ai cru qu’il s’agissait d’une blague. S’il avait été aussi long que « Naissance« , je ne suis pas certain que je l’aurai acheté, car il faut être en forme et disponible pour entreprendre de telles lectures. Mais là, avec les 143 pages (en fait on n’a enlevé qu’un seul 1) d' »Une simple lettre d’amour« , je me suis dis « chouette, un petit amuse-bouche en guise de piqûre de rappel ? » 143 pages plus loin pas de doute, c’est du Moix dans le style, l’exubérance, l’outrance, l’exhibitionnisme littéraire, les provocations, cette fois-ci déclinées et jetées à la face et aux corps des femmes avec lesquelles ils règlent ses comptes, sans vergognes, sans limites, mais aussi avec moins de magie et moins d’ambition que dans « Naissance« . On ne peut pas écrire à chaque fois un chef d’œuvre…

Quand Yann Moix annonce qu’il a écrit un livre sur les femmes, on sait forcément qu’il ne s’agit pas d’étaler son amour importé depuis Vérone et le dessous des fenêtres de la belle Juliette. On sait qu’il ne vient pas perdre son temps pour les déifier, les sanctuariser, tout juste se demande t-on s’il va être capable de les aimer. Si on a lu « Naissance« , on sait que ça va être du trash, du pur jus Moixien. On retrouve dès les premières pages le style de Yann Moix, mêlant les vérités sèches aux diversions-digressions qui semblent perdre le lecteur. En l’occurrence là il m’a vraiment perdu dans ces premières pages, suite assez longue de placement du propos sans qu’on comprenne bien leur utilité. Heureusement quelques considérations particulières viennent réveiller le lecteur, mais Moix met du temps à entrer dans le sujet. On imagine celle à qui est destinée cette lettre, une jeune femme qu’il vient de quitter, et on se dit qu’il lui faudra de la patience pour comprendre là où son ex-amant veut en venir.

Ma lecture a peut-être été trop influencée par le besoin de retrouver les envolées ou les abimes de « Naissance« . Attentes vaines donc. Mais à l’inverse, c’est aussi grâce à cette lecture que j’ai pu tenir le fil, en retrouvant ici des échos du précédent livre de Moix. J’y ai retrouvé quelques pics à sa ville natale et d’enfance, Orléans, des clins d’œil toujours réalistico-imaginaires de la vie de l’auteur (anecdotes sur ses études, sa vie amoureuse, ses échecs, ses succès, ses ambitions etc…), autant de clins d’œil qui m’ont fait sentir que j’étais bien avec du Yann Moix, que j’étais en terrain connu. Pour le reste et sur le fond, Moix étale ses à-coups et ses sentences sur l’amour, sur les femmes, sa jalousie, ses conquêtes. On prend note, on compatit à son besoin d’expulser ses pulsions les plus profondes, on valide, ou pas, mais personnellement je n’ai jamais vraiment pu m’enthousiasmer, ni pour le style en général, ni pour le sujet en lui-même. Cela ne sort jamais d’une vision « voilà ce que moi, Yann Moix, je pense de l’amour et des femmes », sans qu’on puisse s’y rattacher, que ce soit pour critiquer ou adhérer.

Il reste malgré tout quelques fulgurances littéraires, quelques propos bien tranchés qui ne laissent pas indifférents, et qui, hors du contexte du livre, ont un certain intérêt de style ou de contenu non seulement sur l’amour au sens large, le sexe, la relation à l’autre, mais aussi sur leur place dans la société d’aujourd’hui.

Extraits :

Il faut saisir le monde par les aisselles, non par les palaces. On perce mieux les mystères de l’univers en finissant clochard dans sa propre venelle que muni de sa carte Visa sur l’Amazone à Bélem do Parà. Les géographies sont moins exotiques que l’imprévu. Ce ne sont pas les pays qui dépaysent, mais les évènements.

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On ne devrait communiquer que depuis l’anéantissement, l’amoindrissement, depuis cette absence momentanée de nous-même où, dévastés, nous sommes ouverts au monde comme une béance.

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Tout était « prévu » pour que ça marche entre nous. Il suffisait que nous nous rencontrions. Nous nous sommes rencontrés. C’était le plus difficile à faire, se rencontrer (la preuve : je ne t’ai plus jamais rencontré par hasard depuis).

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La promesse d’être avec quelqu’un m’a toujours rendu plus heureux que son effective présence.

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L’amour est plus méchant que la guerre, puisque la guerre consiste à faire du mal à ceux que l’on n’aime pas.

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Quant aux larmes, ces poèmes des corps, elles finiront dans ces zones intéressantes de la mémoire qu’on appelle l’oubli.

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Ce serait toi, c’était toi, l’élue. Je ne voulais pas me marier parce que le mariage c’est pour toute la vie, et que toute la vie, pour t’aimer, me semblait un peu court. L’éternité serait un compromis.

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La réalité n’est que sexuelle ; chaque voiture qui passe, chaque piéton qui se hâte, chaque bijou qui se vend, chaque livre qui se lit en terrasse : tout cela est tourné vers le sexe, consacré à la chair, expliqué par l’orgasme à venir, la jouissance imminente. Il n’est qu’une seule manière de lire le bruit du monde, sa vitesse, ses complications, son permanent brouhaha : chacun est en train de manigancer sa petite affaire pour accéder le plus rapidement possible au plaisir. Incessant ballet des sens – à l’infini…

…J’ai si souvent rêvé d’un cosmos asexué, d’une mise en repos définitive des entrailles. Un espace-temps dans lequel l’envie de viendrait jamais nous contraindre, où jamais nous ne serions l’abrutie proie des éjaculations. Une terre sans pulsion, réservée à l’austère étude, à la contemplation des toiles de maître, à l’écoute médicale de Stravinsky, à la permanente lecture de Francis Ponge, de Gombrowicz, de Rabelais. Une planète abandonnée à l’intelligence, plutôt qu’à la frénésie des reins. Un monde vierge, puceau, délivré du frisson, où le plaisir viendrait d’ailleurs, s’obtiendrait d’une autre façon. Un monde où la chair enfin se tairait. N’aurait plus le monopole des tensions ; ne serait plus l’explication des gloires, ni des guerres. Une civilisation châtrée. Tant que la chair trône, la paix reste interdite.

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Par miracle, nos gestes et manières les plus usés, nos théories ou anecdotes radotées, tous les discours, souvenirs, rêves, projets issus de l’être rebattu que nous étions aux yeux des amours anciennes, quittent leur habit de redondance plombé pour offrir à celle que nous ne connaissons encore que d’envie leur corps juvénile, frais et nu. Le bonheur nous fait crédit.

La vie cesse alors d’être une vie derrière pour redevenir  une vie devant. De la même manière qu’un amour achevé nous enferme dans le passé, jusqu’à nous abrutir de mélancolie, un amour qui s’ébauche nous projette dans l’avenir, jusqu’à nous abrutir d’espoir. Nous quittons ce qui n’existe plus, et n’a peut-être finalement jamais existé, pour embrasser ce qui n’existe pas encore, et n’existera peut-être jamais. Le temps présent, ainsi, reste malgré les apparences le véritable temps de l’amour : il autorise, par le chagrin, le souvenir, le remords, le deuil et le regret, une amplification du passé ; il permet, par le leurre, l’illusion, l’optimisme, l’espoir l’espérance, une exagération de l’avenir. Le travail fait son travail d’aberration, sans lequel nous n’aurions jamais le loisir de nous sentir inscrits au nombre des vivants.

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La sexualité fut instituéé, fut échafaudée, fut élaborée pour nous empêcher de lire tout Balzac.

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« Je t’aime » est une expression lâche, vague. C’est néanmoins l’unique formule que nous avons à notre disposition en langue française – contre plusieurs dizaines en arabe. Dans cette même expression, nous devons faire tenir la victoire et la banalité, l’admiration et la pulsion, l’espoir et l’instinct, le bonheur et le démon, la sympathie et la fureur, la pathogénèse et Dieu, la charité et la folie. Au lieu d’amour, j’eusse dû opter pour une camaraderie de régiment – nous nous fussions tapé sur les cuisses, très saouls, en évoquant la pourriture du monde.

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Les travaux sur la condition humain ignorent ce département du langage qu’on appelle le néant. Quand toute syllabe est dissimulation, replâtrage, généralité. Quand aucune phrase n’est faite dans aucun crâne. Que tout est truquage, par seul commandement de l’extase recommencée. Que les thèmes abordés sont invariants. QUe nous n’évoluons pas dans l’indicible, mais que nous nous engluons dans le rien-à-dire. Que tout est toujours déjà usure, que tout est toujours déjà répétition. que les conversations ont, perinde ac cadaver, la fixité des poteaux indicateurs. Que tout pèse comme un marbre, un marbre tombal qu’aucune extrapolation, aucune fulgurance ne vient jamais fissurer – surprendre. Nous sommes devenus des corps en suspension de jouissance. Des usagers de nos sens. Des absents du verbe.

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