La loi du marché, Stéphane Brizé – 2015

la loi du marchéJ’avais très envie de voir ce film, annoncé comme un film « coup de poing », avec la performance remarquable et remarquée de Vincent Lindon qui lui a valu le prix d’interprétation masculine au dernier festival de Cannes. Pour aller vite, lorsque l’écran est devenu tout noir après déjà un bon moment de visionnage, je me suis dis « ah, cette longue image noire annonce certainement un basculement du scénario, un autre point de vue, une révolte, un accident, un truc quoi… ». Mais quand le générique de fin a débuté, l’espoir s’est vite désintégré pour me laisser avec cette nouvelle pensée « ah mais ça avait commencé ? ». Bon ok c’est un peu sévère, mais c’est sans doute pour illustrer ma déception faisant échos à mes espoirs de voir quelque chose de profond.

 

 

Je n’ai donc pas aimé. En fait, il ne s’agit pas de se poser la question « est-ce que j’ai aimé ou pas », d’abord parce que le sujet ne se prête pas vraiment à la question du sentiment qu’on peut éprouver en le contemplant, ensuite parce que la mise en scène ne fait rien pour tirer ce fil critique, mais est plutôt exclusivement tournée vers une tentative de démonstration d’un monde social et économique (ou économique puis social) dans lequel les personnages sont plongés. C’est donc plutôt un film militant, un acte cinématographique, plutôt qu’une fiction. La bonne question que je me suis donc forcé à me poser en sortant de la salle (en fait dès le début du générique…) a été la suivante : est-ce que ça m’a appris quelque chose ? Et là la réponse est encore plus évidente : non, rien de rien. Pour tout dire j’ai même pensé à un moment du film que j’étais en train de regarder l’émission « Capital » de M6, ou « Enquêtes exclusives » (je vous parle d’un temps où j’étais encore « télévisé »…), ou bien encore l’excellente émission belge qui passait à l’époque les vendredis soir sur France 3, « Striptease« , dont le sujet aurait été « l’organisation du travail dans une grande surface vue sous l’angle de la sécurité » ou un truc du genre. Je n’ai pas mesuré, mais je pense qu’on passe au moins 30 bonnes minutes cumulées en long plan séquence sur ce que filment les caméras de surveillance ou les longs interrogatoires des clients ou salariés plis en flagrant délit de vol (et le « pire » c’est qu’on ne voit jamais une vraie scène de vol, une vraie de vraie, genre « caméra embarquée quoi !), temps précieux perdu selon moi pour filmer du vide et qu’il aurait été plus judicieux d’utiliser pour tourner les caméras, les vraies, celles du réalisateur, pour filmer les émotions, les réactions des personnages dans un contexte plus large t avec un vrai regard scénarisé. Mais même en acceptant de me dire que c’est bien de cela dont il s’agit , à savoir un docu-fiction sur ce thème, force est de constater que même ça ça fait plouf et replouf, tant ce qui est montré est très en-deçà de la réalité vraie. Pour avoir des proches qui ont travaillé dans la grande distribution jusque très récemment, ce qui est montré dans le film n’est qu’un grain de sable parmi tant d’autres de l’exploitation, de la surveillance, des petits arrangements avec les lois, dont celle du marché n’est qu’une parmi d’autres…

Je veux bien faire un effort pour rester sur le seul terrain cinématographique. Mais même sur ce terrain là -je repense notamment et rapidement aux nombreux Ken Loach (It’s a Free World! en 2007 par exemple), ou plus récemment « Les brasiers de la colère » de Scott Cooper (voir mon billet sur ce film), sans parler encore d’autres films engagés version « décalée » comme « Les virtuoses » de Mark Hermann ou « Full Monty » de Peter Cattaneo tous deux sortis en 1997, et la liste est loin d’être exhaustive-, « La loi du marché » ne propose rien de particulier. Pourtant la Grande-Bretagne des années Thatcherienne n’a rien à envier en matière de souffrance sociale, elle l’a même modélisée puis exportée (je me souviens de mes premiers séjours à l’étranger à Glasgow en 1984, puis à Liverpool en 1985, en pleines grèves générales, et malgré mon âge, il suffisait de poser le regard sur les gens, les maisons, de marcher dans la rue etc… pour voir et ressentir la tension, la détresse et la misère qui commençait à s’habiller des derniers espoirs des habitants). De même que les immenses complexes sidérurgiques américains n’ont pas moins souffert de la désindustrialisation que nos bassins miniers. Dommage que Stéphane Brizé n’ait pas réussi de son côté à importer dans son film la capacité du cinéma anglo-saxon à mélanger la fiction (jusqu’à la bouffonnerie) à la réalité, sans rien enlever à la puissance des personnages et des destins parfois tragiques. Car si ce n’est pas le cinéma (ou l’Art plus largement), qui, à partir d’une réalité choisie, ne parvient pas à enchanter (au sens de la mise en perspective temporelle, spatiale, émotionnelle), alors qui le fera ? En d’autres termes, je regrette que le film se contente de rester dans la présentation du sujet sans jamais rentrer dans sa représentation.

Pour rester encore dans le champ cinématographique, j’ai essayé, quelques minutes après la fin du film, de trouver des arguments pour le défendre sur le plan de la mise en scène. J’ai déjà dit que je regrettais le temps et les scènes filmées depuis les caméras de surveillance qui remplacent trop souvent les vraies caméras du metteur en scène. Mais même avec les vraies caméras, la mise en scène fait dans la complaisance, la facilité, quand ce n’est pas dans le voyeurisme. Oui Thierry (Vincent Lindon) a perdu son emploi, licencié, visiblement injustifiée ; oui il a fait une formation qui n’a servi à rien ; oui il trouvé un job alimentaire plus que chiant où il devient un pion aux mains du Grand Capital pour débusquer d’autres pions qui ne respectent pas sa Loi. Oui tout cela est dur, terrible, injuste, tragique, immoral etc…Mais n’y a t’il pas d’autres moyens pour illustrer cela que de montrer les rides profondes et larges de Vincent Lindon à longueur de gros plans, ses yeux de Droopy, sa posture courbée qui plie sous le poids de toutes les charges et les échecs qu’il subit, tout cela jusqu’à nous faire témoigner en direct live depuis une salle de pôle emploi le débriefing stratégique sur sa piteuse performance de simulation d’un entretien d’embauche (oui oui une vraie simulation avec un vrai écran plat et tout et tout) ? N’y a t-il d’autres moyens de montrer le peuple d’En Bas, les « sans-dents », que de le faire dans un cadre exclusivement resserré, sans aucune échappatoire à part celles des images tantôt troubles, tantôt coupées, mais le plus souvent banalisées, neutralisées, aseptisées jusqu’au moindre gilet en cotes maillées maladroitement boutonné pour marketer chaque scène du seau du « garanti social véritable ». Puisqu’on est dans la grande distribution, on en arriverait presque à vouloir donner à chaque plan un label spécifique. De l’autre côté de la barrière, celui du grand méchant loup capitaliste, c’est la même chose. Les recruteurs, les banquiers, les dirigeants, incarnent avec une telle perfection des Monsieur Tout le monde du Grand Capital qu’ils n’apportent aucune valeur ajoutée (un comble pour des capitalistes !!!) aux propos du film.

Pour revenir à la Grande-Bretagne, malgré mes courts séjours, quand je regarde les films de Ken Loach par exemple, il n’est pas utile que je zoome ou qu’on m’expose à longueur de gros plans séquences que ce que je vois est bien la représentation de la réalité. La représentation, la projection, l’interprétation, ne signifie pas nécessairement l’absence de mouvements, d’horizons, de respirations, toutes choses totalement absentes dans « La loi du marché », jusqu’au clap de fin qui clôt définitivement tout espoir d’un projet cinématographique. A trop vouloir décrire la réalité, elle en devient sans relief, sans intention, sans hauteur ni profondeur, et ne fait ramener inéluctablement toute tentative de fiction que vers un succédané de reproduction d’une certaine réalité documentée.

Nonobstant le fait que j’ai vraiment rien compris à l’intention du réalisateur (était-ce un documentaire ? un docu-fiction? un film ?), l’ultime question que je me pose est la suivante : c’est un film pour qui ? Pour celles et ceux qui pourraient se reconnaître dans les personnages ? Vraiment pas certain que ça les réconfortera, ni que ça leur permettra de s’identifier et donc de partager leurs difficultés. Pour les grands méchants loups du Grand Capital pour leur montrer à quel point ils sont méchants et que ce s’rait sympa qu’ils changent un peu ? Je pense qu’ils vont préférer regarder en boucle « Le loup de Wall Street » même en accéléré plutôt que de perdre 1h30 dans une salle obscure. Pour celles et ceux qui ne sont ni d’un côté ni de l’autre, autrement dit celles et ceux qui ont encore la chance d’avoir un emploi choisi, aimé, si possible assez pour dépasser la simple survie, sans être exploité etc… ? Peut-être. Mais si c’est le cas, à quoi ça sert ? A se dire « ouf pourvu que je ne tombe pas par là ? », ou « vite vite il faut que je monte plus haut pour avoir la bonne place et être du bon côté ? ». Si c’est ça, je ne pense pas que ce soit ce film qui permette de faire naître ce questionnement chez les uns ou les autres, car il suffit malheureusement d’allumer la TV ou d’écouter la radio pour entendre quotidiennement des phrases qui pourraient tout droit sortir du film, rien de nouveau donc de ce côté-là. Non, même pour ce qui est du public cible de ce film, je ne vois pas à qui il est destiné. Pourtant il a visiblement un grand succès. Mais je mets un billet qu’il est plus apprécié dans les milieux urbains denses et dans les classes-moyennes qu’en province rurale et ouvrière…Heu, je suis pas en train de décrire une certaine « gauche »‘ là ???

Allez, dans un ultime effort critique, j’ai enfin réussi à trouver une qualité au film. C’est en restant en effet dans la comparaison artistique que ça m’est venu, et peut-être aussi en repensant à la visite éclair que j’ai faite dimanche dernier au musée de la mine de Cagnac-les-mines (je dis « éclair » parce que manque de chance les galeries souterraines étaient fermées à cause des violents orages de la veille, mais ça nous a permis de profiter des expositions permanentes et temporaires malgré tout). Et c’est enfin à partir d’une scène, une des rares, que j’ai bien aimé dans le film, que j’ai eu cette pensée positive. Cette scène se situe dans un café. Thierry, au cours d’une réunion avec des collègues syndicalistes, explique qu’il préfère se retirer du combat collectif dont l’objectif serait de réclamer plus d’indemnités (quand je vous dis qu’il pourrait s’agir d’un reportage TV ou radio…), et ainsi se concentrer sur son propre avenir en espérant sauvegarder sa situation et sa santé physique et mentale. En repensant à cette scène donc, me sont revenues  alors à la fois les lignes de « Germinal » (dont des exemplaires originaux de la revue dans lequel Zola publiait alors sont exposés au musée de la mine, ça c’est pour faire le lien avec ma visite de dimanche…), mais aussi les images du film de Claude Berri. Et j’ai fais alors le constat à travers ce raccourci littéraire et cinématographique du passage en un siècle des luttes ouvrières collectives dans le noir des mines, à la lutte de l’employé solitaire sous les luminescences des néons des supermarchés… Si c’était cela le sujet du film alors là oui, éventuellement, sur un malentendu, je dis « chapeau ». Mais j’ai comme un doute, probablement le fruit d’un scénario d’un film qui n’est pas inspiré d’un roman de Zola…

Bon visionnage à vous malgré tout.

La bande-annonce :

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