L’incroyable histoire de Wheeler Burden, Selden Edwards, Cherche midi, 647p. – 2014

burdenburden2 Il y a des livres qu’on choisit de lire pour leurs auteurs, d’autres pour leurs sujets, d’autres encore pour leur genre dont on est « fan ». Pour celui-ci, ce n’est aucune de ces raisons qui m’ont poussé à me lancer dans sa lecture. C’est un tout autre critère, quand j’ai découvert qu’il s’agissait d’un premier roman, et l’oeuvre d’une vie, puisque son auteur, Selden Edwards, illustre inconnu jusqu’alors, avait mis 30 ans pour l’écrire, soit presque toute une vie, en tout cas une vie littéraire. On comprend mieux pourquoi il était inconnu jusqu’alors, puisque la durée de gestation de celui-ci l’a empêché de publier quoique ce soit d’autre jusqu’en 2014. Cette obstination à rester concentré pendant si longtemps sur un roman méritait quand même un minimum de regard pour au moins rendre hommage à cette persévérance, avec la crainte de se demander si le « jeu » en valait la chandelle.

Avant de répondre à la question, quelques mots sur l’histoire, ou plutôt les histoires. Car c’est un roman à tiroirs, et plus précisément à tiroirs temporels, un genre de « Retour vers le futur » littéraire. Wheeler Burden est un jeune étudiant américain, sur les traces de son héros de père, héros sportif et de guerre. Mais Wheeler est encore plus prometteur, promis à un avenir de star du base-ball. Pourtant celui-ci ne cherche pas la gloire sportive, attiré qu’il est par l’histoire, toutes les Histoires. Aussi, lorsqu’un matin, il se réveille à Vienne en 1897, il est d’abord évidemment étonné, mais n’a pas d’autres choix que de chercher à comprendre ce qu’il fait là. Il croise des personnages qu’il a connu à travers les récits de sa mère, elle-même témoin de sa propre histoire familiale dont Wheeler cherche depuis toujours à percer le mystère, notamment celui de son père, ce héros multiple, mort trop tôt, et de personnalités plus ou moins mystérieuses pour le jeune Wheeler, à la fois plongées dans leur passé d’immigrés de cette lointaine Europe et dans des temps perdus.

Wheeler va donc petit à petit croiser ces personnalités surgis d’un autre temps, tout en côtoyant d’autres personnalités célèbres dont il connaît les noms sans en connaître véritablement l’histoire. On est dans le Vienne de la fin du 19è siècle, dans une Autriche flamboyante, où les Arts sont célébrés, mais où déjà les intellectuels se posent la question de l’influence juive dans la politique et l’économie, et de son éventuel déclin. Wheeler va se lier d’amitiés avec un petit cercle d’artistes naissants, croiser la route d’une jeune femme dont il tombe sous le charme, Weezie Putman, qui lui présente un de ses amis : Arnold Estherazy. Est-ce possible que cet Estherazy ait un lien avec le Estherazy dont Wheeler, qui se fait appeler Harry Truman (puisqu’après tout il n’est pas encore le futur président des Etats-Unis de la fin de la guerre et que personne ne le connaît dans le Vienne de 1897), croisera la route dans sa vraie vie ?

Avec cette première rencontre « réelle », les liens entre présents et passés sont créés, et le roman sera ensuite une suite ininterrompue d’allers-retours entre les deux temps. A ce jeu temporel, l’auteur ajoute, pour le nuancer tout en l’enrichissant, un jeu entre la fiction et la réalité, en faisant intervenir des personnages célèbres de cet Autriche flamboyant. On y croise ainsi Gustave Klimt, Gustave Mahler dont Weezie Putman a entrepris de faire une biographie qu’elle fera partager à Wheeler-Truman, et surtout Sigmund Freud, que Wheeler va prendre à témoin de son incroyable histoire de retour dans le passé pour essayer de comprendre ce qui se passe. Mais Sigmund n’est pas encore Freud, et lorsque Wheeler s’en aperçoit, il tente d’expliquer au premier qu’il va devenir le second s’il abandonne certaines pistes en en privilégiant d’autres, notamment l’Oedipe. C’est une des parties les plus incongrues et les plus savoureuses du roman, presque un livre dans le livre.

Je ne veux évidemment pas dévoiler tous les ressorts du livre et la conclusion. Je peux juste ajouter qu’à force de croiser réalité et fictions, passés et présents (je mets des « s » volontairement car l’auteur plusieurs passés, celui de Vienne de 1897, mais aussi la seconde guerre mondiale, les années 70-80 et le temps présent du personnage principal, le vrai), l’histoire finit par retomber sur ses pattes et dans le réel après une série de rebondissements et de révélations stupéfiantes pour Wheeler.

C’est donc un roman très riche, qui mêle les histoires. On peut y trouver plusieurs intérêts. Celui de se remémorer le temps de l’avant première guerre mondiale, redécouvrir Vienne et son influence de l’époque. De s’interroger sur ce qui fait l’Histoire, comment elle peut rebondir ou au contraire expliquer le présent, qu’il s’agisse ici d’un individu mais aussi d’un continent. Se poser la question « et si moi j’avais pu croiser Adolf Hitler comme Wheeler le fait, est-ce que je l’aurai laissé vivre ou est-ce que je l’aurai dénoncé, assassiné, et quelle influence cela aurait-il eu sur le futur ? ». Ou on peut se laisser plus simplement porter par les tribulations très romanesques du jeune Wheeler emmêlé dans ce passé qui lui est inconnu mais dont il va découvrir qu’il ne l’est pas tant que ça, et qu’à trop vouloir jouer avec le feu, on peut parfois s’y brûler les ailes.

En conclusion ce que j’en pense : j’ai apprécié la diversité du roman. On ne s’ennuie pas, même si certains développements sur le base-ball (que pourtant je connais un peu) sont à mon avis de trop. L’histoire peut paraître un peu longue à démarrer, car au début on bascule du présent au passé sans vraiment comprendre le lien. Mais une fois que c’est fait, que les histoires n’apparaissent plus comme isolées les unes des autres mais au contraire comme étant une seule et même histoire, on se laisse porter par le récit et on se demande comment Wheeler va s’en sortir. La fin ne m’a pas étonnée, mais ce n’est pas là l’essentiel. J’ai pris aussi beaucoup de plaisir avec les nombreux dialogues entre Wheeler et Freud, d’en apprendre beaucoup sur Mahler que je connaissais que de nom, et sur d’autres artistes viennois.

Enfin pour répondre à la question initiale : alors 30 ans, ça valait le coup ? Ca dépend de ce qu’on peut mettre derrière le contenu de 30 ans d’efforts. Manifestement sur le plan historique c’est très fouillé, précis, argumenté. Sur le plan de la tenue de l’œuvre, je veux bien croire que ça a dû être compliqué de maintenir un fil logique à cet imbroglio spatio-temporel, j’imagine que de multiples relectures ont été nécessaires pour vérifier qu’il n’y avait pas de contradiction entre les personnages, les temps, les lieux etc… donc pour ces 2 premiers critères on peut dire pourquoi pas. En revanche, sur le plan de l’écriture, on ne peut pas dire que ce soit de la grande littérature. J’ai l’habitude de souligner dans les livres que je lis les bonnes phrases, les bons mots ou les mots inconnus. Je viens de reprendre le livre pour voir si j’avais annoté quelque chose, résultat : rien. Ca reste donc un livre à lire pour ce qu’il est , un grand « roman romanesque » si j’ose la formulation, avec de grands élans historiques, sentimentaux, avec un goût de fresque et de destins qui traversent le temps et les continents. Je n’ose pas dire que c’est un très beau roman pour la plage, car il faut quand même de la concentration pour ne pas perdre le fil, mais un roman distrayant et enrichissant, ce qui est déjà pas mal, et qui vaut quand même le tirer un coup de chapeau à cet homme (et sa famille) qui ont su consacrer 30 ans d’une vie pour un seul livre. Je lui conseille amicalement d’essayer de faire quelques nouvelles pour se remettre d’un tel investissement.

Extrait : La scène se passe entre Wheeler et Sigmeud Freud, lors d’un de leur premier entretien. Pour pouvoir être admis dans le cercle restreint des patients, Wheeler avoua à Freud qu’il venait du futur, pour susciter son intérêt. Freud se prête au « jeu ».

– Vous avez beaucoup de gens atteints de symptômes que vous soupçonnez être de nature psychologique plutôt que liés à des causes physiques. Vous avez découvert que l’hypnose semblait les guérir. – Vous avez entendu parler de mon travail avec auprès du Dr Charcot, à Paris ? Wheeler acquiesça. « Je sais que l’utilisation de l’hypnose vous a permis de prouver l’existence des maladies hystériques et d’en éliminer les symptômes. Sauf que son efficacité n’était pas durable. Vous abandonnez donc l’hypnose, mais sa pratique a fait naître en vous une grande aspiration : découvrir la véritable source de l’hystérie, son étiologie, comme vous l’appelez. – Continuez, je suis impressionné. – Vous vous apercevez que la grande majorité de vos patients, surtout des femmes, mentionne des abus comme par un père, un oncle, un frère, et vous en concluez qu’un traumatisme sexuel précoce, incompréhensible pour l’enfant, est cause de l’hystérie. Votre « théorie de la séduction », comme elle sera appelée. Elle a scandalisé la plupart de vos confrères viennois, mais elle vous a permis de vous imposer, de vous faire un nom. Vous avez fait apparaître au grand jour l’extraordinaire importance du sexe. – Et l’hypnose ? demande(Freud) prudemment. Que devient l’hypnose ? – L’hypnose, reprit Wheeler, est la porte par laquelle vous êtes entré, mais cela ne vous a pas suffi. aussi facile soit-il d’obtenir des résultats spectaculaires et de se faire une clientèle dans cette ville virginale où les hystériques sont légion, il vous en fallait davantage. vous avez mis au point une nouvelle technique. – A savoir ?

– La parole. vous avez découvert qu’en faisant simplement parler le patient vous pouviez obtenir une disparition des symptômes à peu près aussi spectaculaire que par l’hypnose, et apparemment durable……C’est un grand succès. Tout découle du fait que les gens n’ont pas parlé jusque-là.

– Et c’est pour cela que vous parlé d’un monde virginal, Herr Burden ?

– Vous êtes en territoire vierge. C’est l’eden.

– Et les choses sont différentes, je suppose, dans le monde d’où vous venez ?

– C’est le moins qu’on puisse dire. Par où commencer ? Imaginez un monde…imaginez un monde où la conception, l’infection, la diagnostic et la culpabilité sont sous contrôle. Un monde où le sexe se pratique ouvertement en dehors du mariage, dès l’adolescence, où les femmes sont aussi nombreuses et occupent les mêmes postes que les hommes dans les universités, les écoles de droit et de médecine, où les enfants sont élevés sans châtiments corporels…où les adolescents reçoivent une éducation sexuelle et les couples mariés des conseils destinés à la résolution de leurs conflits et à l’amélioration de leurs rapports intimes…Et par-dessus tout, imaginez un monde où vos idées sont acceptées comme une religion et où vous-même êtes considéré comme le plus important du siècle, sanctifié, révéré, condamné, étudié et critiqué jusque dans les moindres détails de son oeuvre.

Freud secouait la tête, incrédule…

– C’est ce vers quoi vous a mené la cure par la parole. vos patients parlent, parlent, et tout à coup leurs images et leurs souvenirs les ramènent à des traumatismes consécutifs à des agressions sexuelles, et c’est ce que vous avez osé avancer devant les plus vénérables représentants du corps médical. L’hystérie est causée par des abus subis à l’âge précoce.

– J’ai cru à cette idée, et je l’ai effectivement présentée. Mais…

– C’est là qu’intervient votre nouvelle théorie.

– A savoir ?

– L’Oedipe.

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